Histoire nationale, histoire globale histoire stratifiée

Il est toujours très difficile d’expliquer les basculements. Pourquoi des notions cachées, des pensées invisibles et méprisées surgissent soudain comme des évidences collectives. Prenant de l’âge, je devrais avoir du recul sur cela et des réponses éclairantes, mais non. Il s’agit d’un sujet de recherches bien mystérieux, en tout cas pour moi. Benjamin Stora, lors d’un entretien dans l’émission [decryptcult] visible sur ce site, expliquait que l’exposition La France en guerre d’Algérie en 1992 au Musée d’histoire contemporaine constitua un tournant dans la recherche et la compréhension des événements. Pourtant, cette exposition et l’important ouvrage qui l’accompagnait se déroula dans un silence médiatique quasi-total (hormis un article dans le journal Le Monde qui expliquait qu’il ne fallait pas faire d’exposition ambitieuse quand on n’avait pas les mêmes espaces que le Centre Pompidou…). A partir de 2002, tout le monde cependant courait après le livre et la guerre d’Algérie occupait des médias étonnés qu’on n’en parlât point suffisamment.

Il en est de même avec ce que j’appellerais l’histoire élargie. Cela fait des dizaines d’années qu’il y eut des travaux sur les circulations ou de l’histoire comparatiste. Après plusieurs manifestations comparatistes dans les années 1990 au Musée d’histoire contemporaine, j’y apportais –parmi d’autres-- ma contribution en créant la revue Comparare en septembre 2001 avec un comité comprenant Jacques Le Goff, Eric Hobsbawm, Bronislaw Geremek, Carlo Ginzburg, Rudolf von Thadden. Jacques Le Goff et Eric Hobsbawn se montrèrent particulièrement actifs. En 2006, ce fut une initiative d’une toute autre ampleur : le Dictionnaire mondial des images, croisant les travaux de 475 spécialistes de toute la planète, qui analysait l’ensemble de la production visuelle humaine.

J’ai longtemps –assez seul, je dois le dire-- critiqué une « provincialisation » de la science historique française, la marginalisant, sous l’influence d’un ouvrage collectif initié par l’éditeur Pierre Nora : Les Lieux de mémoire. J’y critiquais, non pas l’intérêt ou la qualité de l’entreprise (et d’ailleurs beaucoup d’ami(e)s y ont participé), mais l’impasse et l’influence nocive. L’impasse parce qu’on ne peut donner comme piste d’avenir aux jeunes chercheuses/cheurs cette histoire au second degré sur un roman national bâti au XIXe siècle. L’influence nocive car l’irruption d’un « tout mémoire » en France (avec un succès qui a d’ailleurs dépassé Pierre Nora) fut néfaste pour le développement de la science historique (la mémoire n’a que faire de la véracité des faits) et permit l’instrumentalisation communautariste de seulement certaines mémoires.

L’Histoire –reconstruction problématique du passé—rassemble quand les mémoires peuvent faire éclater le vivre-ensemble. Au slogan ressassé « devoir de mémoire », devrait se substituer « besoin d’Histoire ». Car aujourd’hui nous nous trouvons avec tous les inconvénients : l’Histoire sous contrôle par les groupes de pression et l’oubli total immédiat dans une obsolescence généralisée qui a fini par toucher même le monde universitaire où le pillage, la non-citation, l’ignorance des références antérieures sévit : des produits marketing fabriqués pour une société de l’instant ballotée au gré des secousses médiatiques.

Ce long préambule me permet d’expliquer combien, par contraste, nous pouvons nous réjouir de l’initiative de Patrick Boucheron avec son équipe d’une Histoire mondiale de la France (Seuil). Bien sûr, il y aura des esprits chagrins pour trouver les articles courts trop sommaires, pour contester les dates choisies, pour souligner tous les manques. C’est inévitable et facile. Moi-même, je me suis amusé de la cécité récurrente des historiens quand Asterix est seulement vu comme un satellite dans l’espace, alors que l’émergence de la bande dessinée française dans les années 1960 avec Pilote et Hara Kiri, héritiers de la bande dessinée belge, du New Yorker et de Mad, avec une génération exceptionnelle d’auteurs, aurait mérité une entrée. Mais Laurence Bertrand Dorléac ou Antoine de Baecque apportent par ailleurs des éclairages très pertinents sur d’autres aspects visuels.

Les contestations peuvent en effet être sans fin et il serait très facile de détruire l’entreprise pour mille raisons pertinentes. Elle est néanmoins méritoire, intelligente, réjouissante et utile. Pourquoi ? Parce qu’elle prend les tenants d’une histoire chronologique et les nostalgiques d’une histoire-récit au mot. Voilà des articles, courts, clairs, qui racontent, avec quelques références à la fin et des renvois à d’autres articles (ce que j’avais fait dans le Dictionnaire mondial). L’entreprise éveille la curiosité et donne envie d’aller plus loin. Elle n’établit pas un nouveau dogme, un nouveau roman national, elle offre des perspectives sur des moments où les événements d’un territoire résonnent avec l’ailleurs.

Après des années d’une France repliée sur elle-même, angoissée sur son identité, « moisie », nostalgique de tout et souvent du médiocre (des variétés ressassées), voyant ses penseurs les plus gauchistes initialement devenir des défenseurs de l’académie atrabilaires, ce livre et le bel accueil qu’il reçoit fait sens. Peut-être enfin allons-nous sortir du repli masochiste et sénile. Il serait temps. Il serait temps d’ouvrir les portes de la pensée et non seulement de faire de l’histoire globale mais de reconsidérer l’ensemble de l’histoire longue du territoire à l’aune des échanges et des conflits.

Chaque individu aujourd’hui a une identité imbriquée dans laquelle des lieux, des goûts, des histoires familiales se mélangent. Le besoin de repères n’a jamais été aussi fort. Pour cette raison, pédagogiquement, il est nécessaire désormais de faire de l’histoire stratifiée, c’est-à-dire de partir de l’histoire locale –là où on vit—qui est beaucoup trop ignorée, pour l’inscrire dans une histoire régionale (est-il semblable de se trouver en Bretagne ou au pays basque ou en Alsace ?), une histoire nationale en fonction du territoire du moment, une histoire continentale et une histoire de la Terre (car, depuis les origines, nous avons eu de grandes circulations des humains et des biens et des évolutions environnementales et économiques et culturelles dépassant toutes les frontières variables).

Voilà pourquoi la parution de l’Histoire mondiale de la France est un bon signe, le signe que nous recommençons à penser large, que nous pouvons sortir de l’instrumentalisation politique ou communautariste, que des perspectives nouvelles peuvent se mettre en place. Il était temps. Souhaitons que cela ait des conséquences positives pour la recherche et pour la vulgarisation dans tous les domaines quand nos télévisions sont focalisées encore de façon stupéfiante sur le culte des puissants avec une vision régressive d’extrême-droite (que dirions-nous si une vision marxiste de l’histoire accaparait les écrans ?), totalement coupée des travaux historiques en cours.

Il est possible donc que ce livre soit le signe d’un basculement longuement attendu, un basculement qui permette de réconcilier la science historique avec la société de son temps en donnant des repères concentriques dont nous avons besoin pédagogiquement et aussi pour ouvrir les écoutilles des passionné(e)s et des chercheuses/cheurs. On s’apercevra alors probablement dans la foulée qu’apprendre à voir est aussi important qu’apprendre à lire et que lorqu’on reçoit toutes les images passées et présentes de façon indifférenciée sur le même écran, il devient crucial de les situer par des repères concernant l’histoire planétaire de la production visuelle.

Grand merci donc à Patrick Boucheron et à son équipe. Work in Progress !

Laurent Gervereau