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édito

Les pensées confettis

Nous vivons singulièrement deux périls opposés de façon simultanée : l’uniformisation et la parcellisation. L’uniformisation est constituée par la marchandisation de la planète, sa normalisation et sa standardisation : les mêmes produits de masse partout, les mêmes modes vestimentaires ou de pensée. La parcellisation est son pendant : chacune et chacun dans son coin ou replié sur sa communauté réelle et virtuelle.

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Erwin Olaf : glaçante photographie

 

Vue de linstallation  The Keyhole  2011  Erwin Olaf

Vue de l’installation « The Keyhole », 2011, © Erwin Olaf

 

The Keyhole  photographie 2011  Erwin Olaf

« The Keyhole », photographie, 2011 © Erwin Olaf

La marque d’Erwin Olaf est une photo techniquement parfaite et « par-faite ». La scénographie est travaillée à l’extrême comme on peut le voir par exemple avec les deux séries Dawn et Dusk[1] de 2009. Le décor blanc ou noir est ciselé jusque dans les plus menus détails. Comme Gérard Rancinan ou David LaChapelle, on perçoit l’énorme travail préparatoire mis au service d’une seule prise. Dans ses grandes mises en scène reviennent le thème de l’enfance. Non pas l’enfance joyeuse et insouciante mais une enfance dépourvue d’innocence, angoissée et presque menaçante. Transposant des comportements d’adultes, les enfants semblent ici devenir des tyrans comme dans sa dernière série Berlin datée de 2012. Leur silence et l’absence d’émotion de leur visage mettent le spectateur mal à l’aise. L’univers mis en scène est toujours à la limite d’une certaine folie, comme un conte de fée aux multiples interprétations possibles, Alice au pays des merveilles version musique techno et extasy. Les visions d’orgies carnavalesques peuplées de clowns menaçants de Paradise Club ou les visages maquillés à l’extrême (dans la perfection ou dans le délabrement) de Paradise portraits (2001) perturbent par le brouillage des repères et la menace sous-jacente que l’on ressent face à ces Jokers[2]. Même la nudité supposée érotisante est annihilée par ce mal-être du non visage (série keyhole). Il n’y a pas le plaisir du voyeur à surprendre mais son malaise car l’objet de son voyeurisme lui tourne le dos comme pour lui dire « je sais que tu me regardes ».

Paradise The Club  Dressing Room 2001 Erwin Olaf

“Paradise The Club” – Dressing Room, 2001© Erwin Olaf

Alors que dans ses travaux des années 1980, ses personnages rompaient avec la dictature du beau et du parfait (série square 1983-1993 ou matured 1999), les personnages d’Erwin Olaf sont aujourd’hui des éphèbes ou des déesses à la peau numérique comme chez Andreas H. Bitesnich. La perfection des corps répond à la perfection du décor. L’un et l’autre se répondent même s’il s’agit d’un écho de silence. Erwin Olaf nous démontre que la beauté plastique même portée à son extrême peut produire un vide psychique et humain. C’est d’autant plus saisissant que les tirages sont de très grands formats. La texture des êtres et des choses en devient glaçante. De même, les natures mortes de la série Le dernier cri semblent plastifiées par le traitement numérique. Il s’agit de la création d’une nouvelle dimension : il ne s’agit plus d’une photographie qui montre ce qui existe, mais d’une photographie qui crée un univers sans réalité, seulement fait d’algorithmes et de bits informatiques, un univers qui apparaît immatériel et pourtant si présent que l’on voudrait tendre la main pour s’assurer de la réalité de ce que l’on voit. Pour Dian Hanson[3], ces mises en scènes et ses traitements de perfectionnement de l’image par les logiciels s’attachent à un courant « néo-pictorialiste ». Cette analyse est d’autant plus juste pour Erwin Olaf comme en témoigne l’attribution du prix Vermeer en 2011 pour son travail de mise en lumière. En somme, la photographie d’Olaf est un oxymore : la beauté irréelle de ses photos nous renvoie à la réalité de nos angoisses et de notre mal être psychologique. Il distord ce qui peut être pour le spectateur l’évidence : enfance = innocence, cirque = joie, beauté = bon… En cela, il est un véritable artiste.

 Dusk  photographie 2009  Erwin Olaf

« Dusk », photographie, 2009 © Erwin Olaf

 Dawn  photographie 2009  Erwin Olaf

« Dawn », photographie, 2009 © Erwin Olaf

Florent BARNADES Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. Journaliste indépendant

 Pour plus d'informations


[1]Pour toutes les références au travail d’Erwin Olaf, voir son site internet <href="#/portfolio/">http://www.erwinolaf.com/#/portfolio/

[2] Ennemi de Batman crée pour DC Comics en 1940 par Bob Kane, Bill Finger et Jerry Robinson inspiré de l’homme qui rit de Victor Hugo (1869).

[3] Dian Hanson, the new erotic photography volume 2, 2012, Taschen, p.21