Gustave Doré: Des-Agréments d'un voyage d'agrément

Jean-Paul Gourevitch, écrivain, expert international en ressources humaines, Paris XII.

 

 

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QUOI

Gustave Doré : précurseur de la bande dessinée française


01Il s'agit du reprint de Des-Agréments d'un voyage d'agrément par Gustave Doré. Préface d'Annie Renonciat paru aux  Editions Le Capucin à Lectoure en 2001, cent cinquante ans après sa sortie. Cet album peut être considéré comme un incontournable de la préhistoire de la bande dessinée française et en même temps, par sa liberté de ton, sa distanciation entre le parti-pris de l'auteur et le propos du livre et sa mise en compote des codes de l'histoire en images, comme représentatif d'un nouveau style d'écriture qui trouvera chez Christophe, Alfred Jarry ou Pierre Dac des émules roboratifs. L'album jamais réimprimé au XXe siècle, comporte une page de titre illustrée qui reprend la couverture et 24 planches lithographiées en noir imprimées par Lemercier.


COMMENT

Biographie

02_onEn 1851, Gustave Doré a dix-neuf ans; il n'a pas encore rencontré la Comtesse de Ségur ni illustré les Contes de Perrault. Mais il a une haute opinion de lui qui transparaît dans la planche n°1 "Comment, M'sieu, vous ignorez donc que le célèbre Gustave Doré est dans les environs, et qu'alors...". Il a déjà publié (à 16 ans! ) chez Aubert, cité également dans cette page, les travaux d'Hercule. Sa production s'inscrit dans le courant des Histoires en images dont les images d'Epinal nous offrent maints exemples. Cette production d'images populaires a acquis ses lettres de noblesse grâce à Cham , publié également chez Aubert et surtout à Töpffer, auteur-illustrateur, créateur des "autographies", de cette "littérature en estampes" qui "agit principalement sur les enfants et le peuple, les deux classes de personne qu'il est le plus aisé de pervertir, et qu'il serait le plus désirable de moraliser".

Mais il n'y a nulle intention moralisatrice chez Gustave Doré. Le propos est comique et satirique: satire du tourisme montagnard, de la bourgeoisie commerçante, du désir d'écrire et de peindre, de l'aventure romanesque. Doré persistera dans le genre avec l'Histoire de la Sainte Russie  (Bry 1854) puis se tournera vers l'illustration des grands auteurs: Rabelais, Balzac, Dante, Cervantès...oeuvres du répertoire.


NOTRE ANALYSE

Les codes du récit et de l'histoire en images : de la naïveté à la roublardise


Gustave Doré  prend  plaisir à jouer avec l'album dans la composition des planches et la distanciation qu'il   prend par rapport à son oeuvre. La couverture, avec les variations typographiques du titre dans un rectangle suspendu entre les deux verticales d'un sapin couronné d'un joueur de trompette de chasse dont on visualise le son et d'une ascension avec découplage du premier plan et de l'arrière-plan donne le ton. Au-dessus planent les oiseaux de proie ; en dessous, l'auteur en costume romantique à sa table de travail plonge sa canne dans les brumes où il signe à la troisième personne. Le propos n'est pas strictement nouveau et l'on peut penser à la profusion créative des textes et de l'image du Voyage où il vous plaira (Tony Johannot, Alfred de Musset, P.J.Stahl) Mais chez Gustave Doré la surprise est à chaque planche de l'album. Dans le propos mais surtout dans le dessin, et la mise en page.

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Ainsi, utilisant les effets de déclinaisons du mouvement qui préfigurent le dessin animé, Gustave Doré enchaîne une succession de médaillons censés représenter l'image de son mari que Madame Plumet observe à la lorgnette;  puis poussant l'idée jusqu'à ses conséquences, il représente le moucheron qui se pose sur la lorgnette et la nuit qui tombe transformant son image en « médaillon noir ». Le passage du héros qui image son récit au fur et à mesure qu'il le raconte, à la représentation de sa trace telle qu'elle apparaît à travers la lorgnette, déséquilibre une narration qui change de point de vue au fur et à mesure des vignettes et donne au lecteur le tournis.  Cette succession de vues où Doré utilise les multiples possibilités de la ligne, du trait et de la tache,  forme une gigantesque parenthèse dans la composition ;  une récréation qui n'empêche pas le récit de se poursuivre en vignettes, sans cases, avec des personnages détourés sur un fond que conclut, comme un refrain en verrouillage de la page, l'image du couple discutant gravement de la "passementerie genevoise"  qui scande 6 fois les 24 pages de l'album et qu'on retrouve dans la planche montrant un peintre en plein air.

Doré joue aussi avec la mise en page. Répudiant la segmentation de la planche en images de format identique, il entremêle verticales et horizontales, pleines pages et surdécoupages, parsème le récit de représentations collatérales (partitions musicales, comptes de dépenses...), utilise le procédé de l'image dans l'image pour des croquis qu'il biffe, des tableaux peints et n'hésite pas, pour donner l'illusion de la véracité du récit, à inscrire l'empreinte d'un pied au milieu de la page pour traduire la glissade d'un ramoneur au-dessus des croquis du voyageur (image du jour). Il hachure un espace de traits gris en prétextant que "mon imagination étant fort usée pour la planche ci-dessus, je ne sais que mettre à cet endroit". Et non content de parler de lui et de son éditeur, il conclut son album par une "morale d'une éternelle vérité" comme quoi "les Albums de Gustave Doré tendront toujours à embellir la nature et la triste réalité".

Ainsi Gustave Doré fait exploser les codes du récit et de l'histoire en images. Il annonce Christophe et sa famille Fenouillard mais va plus loin que son disciple dans la distanciation entre l'auteur et son oeuvre avec un mélange de naïveté et de roublardise inattendu chez un auteur aussi jeune. Il y a un bonheur de l'album à redécouvrir dans cette œuvre prometteuse que la préface d'Annie Renonciat, curieusement dupliquée sur les pages de garde au début et à la fin de l'ouvrage, éclaire avec finesse et précision.