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Photo du défilé des footballeurs de la Seleçao Brasileira (équipe du Brésil) à Rio de Janeiro

Index de l'article

par Ana Claudia FONSECA BREFE, Imagesmag, 1998

1998

La défaite de l'équipe nationale du Brésil lors de la coupe du monde de football en 1998 donne l'occasion de retracer l'historique du jeu collectif, depuis son origine britannique jusqu'à l'appropriation nationale qu'en fait le Brésil. L'article propose une approche sociologique du lien très fort qui unit la population au football.

QUOI

Description

Le feu de signalisation au centre, à gauche de l’image, aide le regard à composer la scène. L’autobus qui ramène les footballeurs dans les rues de Rio est convoyé par la police. A gauche de la prise de vue, la foule s’entasse pour voir passer le cortège.

Devant l’autobus une masse de supporters, tenant des affiches et des drapeaux brésiliens verts et jaunes, souhaitent la bienvenue aux « vice-champions » du Mondial de football de 1998. Même s’ils n’ont pas rapporté la Coupe, la foule est venue nombreuse les saluer.

Le pays du foot

torcida_onAprès la victoire contre les Hollandais en demi-finale, les Brésiliens - y compris footballeurs et supporters - se voyaient «pentachampions». On ne parlait que d’une cinquième victoire depuis le début du championnat. L’équipe du Brésil était favorite, malgré de très mauvaises performances et son manque d’esprit collectif.

Le mythe entourant la patrie du chuteiras (chaussure à crampons des footballeurs) parlait plus fort que les faits. On annonçait par anticipation, avec logique, le résultat de la confrontation.

Finale rêvée pour le pays d’accueil, personne ne croyait pourtant à la victoire de la France. Commentateurs sportifs, artistes, hommes politiques, bref, des Français de toutes les souches étaient contraints d’admettre la supériorité ontologique du Brésil.

La seleção brasileira a mis les pieds sur le terrain du Stade de France pour accomplir une promesse. Elle en est sortie défaite.

L’image du « pays du foot » a été certainement brisée au niveau international, mais pas dans le cœur de millions de Brésiliens. Un peu déçus, ils cherchaient des excuses (la France a certainement acheté la Coupe !, entendait-on dire) et parlaient déjà du prochain Mondial. Le rêve de la 5ème victoire, certes retardée, serait certainement réalisé en 2002. Les supporters de l’équipe canari n’en doutaient jamais.


COMMENT

C’est un sport d’élite

Le football, jeu d’origine britannique, est arrivé au Brésil à la fin du XIXe siècle. Le premier ballon de foot fut apporté par un jeune de la haute bourgeoisie de São Paulo, revenu d’Europe après avoir fini ses études supérieures. Parmi les fils de bonne famille de São Paulo et de Rio de Janeiro (les plus grandes villes brésiliennes de l’époque), pratiquer le foot voulait dire être à la mode, être moderne.

Autour du sport lui-même, il y avait un savoir-vivre qui façonnait les footballeurs et leur public. L’utilisation de mots étrangers et de règles strictes de comportement identifiaient les amateurs du nouveau sport.On parlait de sportman et de fair-play, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de place pour les disputes, encore moins pour la bagarre ; la pratique de ce sport se devait d’être sereine et civilisée.

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La même règle de conduite était attendue du public qui supportait les deux équipes adverses. Les mémorialistes de l’époque racontent que l’assistance était remplie de gentlemen et d’élégantes demoiselles ; on se croyait plus dans une salle des fêtes que dans les gradins d’un stade. Malgré cette tentative de monopolisation par une élite, le football commence peu à peu à attirer des amateurs dans tous les milieux. Symbole de distinction sociale, la pratique du football va progressivement devenir le sport du peuple.

C’est un sport populaire

Au début du XXe siècle plusieurs clubs sont créés un peu partout dans les grandes villes brésiliennes et ses alentours. Jusqu’en 1933, quand il fut professionnalisé au Brésil, le foot restait encore un sport amateur, pratiqué de plus en plus par des groupes de différentes origines sociales. Immigrants, ouvriers, pompiers, conducteurs, illettrés, gamins ; bref, des gens toutes couleurs et professions confondues, étaient réunis dans une même passion contagieuse.

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Privés de bons stades, ils y jouaient un peu partout, dans tout terrain vague disponible, au bout d’une rue quelconque. C’est dans ce milieu populaire que commence à se développer une façon de jouer très particulière, définie ensuite comme « le style brésilien ».

Ce style, caractérisé par le manque de discipline physique et tactique des joueurs, est très mal vu par les puristes du jeu britannique ; il sera associé à l’origine métisse du peuple brésilien. Le jeu brésilien est façonné par la capoeira (lutte martiale africaine) et la samba. Mais ce qui au départ était considéré comme un défaut deviendra vite un atout. Ancien symbole de distinction sociale, le football devenait une passion nationale aussi forte que le Carnaval.

 

Un sport de masse

bicyclette_onC’est dans les années 1930 que le Brésil participe pour la première fois à un Mondial. Pour la Coupe du Monde de 1938, le Brésil envoie pour la première fois une équipe de joueurs professionnels. Le style brésilien, remarquable par la capacité d’improvisation des joueurs et les gestes techniques acrobatiques (comme la bicyclette de Lêonidas), commence alors à s’affirmer dans un contexte international.

Déjà perçu et décrit par les journalistes, écrivains et intellectuels brésiliens comme quelque chose de particulier et d’unique, le football brésilien commence à faire parler de lui à l’étranger. Ainsi, en 1938, la presse française met en valeur la nouveauté apportée par l’équipe du Brésil : « Les Brésiliens, nous le confirmons, sont des artistes du ballon, qui charment par leur habilité et qui savent admirablement se placer en attaque. »

Cette image du foot brésilien, véhiculée à l’étranger et répandue au Brésil par la presse sportive écrite et surtout par la radio, a fortement contribué à l’engouement pour ce sport et à sa transformation en phénomène de masse, fortement lié à l’identité nationale. On en arrive alors à compter les supporters par millions. L’autre aspect de ce processus d’identification nationale est, sans doute, l’intérêt et la volonté politique du président brésilien de l’époque.

A la tête du Brésil depuis un coup d’Etat en 1930, le gouvernement autoritaire de Getúlio Vargas a bien compris l’importance du sport pour la population en général et l’intérêt pour lui de se servir de cet engouement. Il a donc mis en place un projet de développement de l’éducation physique dans tout le pays. Les écrits sur la nécessité de généraliser l’éducation physique et la pratique des sports utilisent des arguments basés sur l’eugénisme et l’amélioration de la race du peuple brésilien.

Thème de réflexion pédagogique et surtout outil politique, la pratique du sport est associée au civisme, à la discipline et à la santé du corps pour le bénéfice de la nation. Le rapport avec le discours totalitaire, où l’appropriation de l’image du sport devient un enjeu fondamental, est donc évident.

L’âge des foules

Les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sont les plus emblématiques en ce sens. Organisés à des fins de propagande pour exalter la puissance et la modernité de l’Allemagne nazie, ils doivent démontrer la supériorité de la race aryenne. Hitler a fait construire un stade et des installations olympiques (le Reichssportfeld) filmés par Léni Riefenstahl, qui a mis deux ans à monter « les Dieux du Stade » à la gloire du régime.

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Un des grands moments du film, c’est, à l'ouverture des jeux, l’arrivée émouvante dans l’obscurité absolue, du porteur de la torche olympique, coureur de fond, dont le point lumineux va grandissant au fur et à mesure de la clameur de la foule qui l’accueille debout sur les gradins. Au fond, les drapeaux nazis, soigneusement suspendus en rangée et raidis par le vent composent le décor qui enveloppe la foule disciplinée. Le sport est ici clairement montré comme le lieu de la discipline, de la puissance, bref, du pouvoir.

C’est le sport national

maracan_onEn 1950, le Brésil a accueilli le quatrième championnat mondial de football. Il a fait bâtir le Maracaña, le plus grand stade du monde à l’époque, capable d’accueillir un public de 155 000 personnes. Réunissant un nombre record de spectateurs, ce nouvel espace a permit le développement d’un rapport inédit entre l’équipe nationale et les supporters.

La présence d’un public élargi par rapport au cercle des seuls habitués du football, la venue de supporters d’autres villes et même d’autres Etats, la forte participation féminine, ont donné une nouvelle dimension au sport préféré des Brésiliens. A chaque match de la seleção brasileira le public venait plus nombreux. Chaque nouvelle victoire du Brésil était suivie d’une commémoration euphorique de la part de supporters et d’une acclamation joyeuse des footballeurs.

Des manifestations récurrentes comme le chant de l’hymne national ou d’autres musiques populaires (souvent des sambas) et le port du drapeau brésilien commencent à codifier un rituel du supporter brésilien. C’est dans cet esprit de festivité que 200 000 spectateurs (10% de la population de Rio de Janeiro à cette époque) sont allés voir la finale de la Coupe, Brésil contre Uruguay, avec la certitude d’une victoire brésilienne.

Le Brésil a perdu le Mondial à domicile : un deuil national. Pourtant, la construction du nouveau stade, l’organisation du championnat, le comportement courtois des supporters et des footballeurs, la création d’un style et d’une esthétique de jeu ont permis de réaffirmer le lien déjà fort entre football et identité nationale. Dans les décennies suivantes, le Brésil ne manquera pas une occasion de prouver qu’il est la « patrie du foot » : trois victoires internationales, presque consécutives (1958, 1962, 1970) ont cristallisé le mythe.

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NOTRE ANALYSE

Le sport national

La parade des footballeurs, la foule en vert et jaune dans la rue, les drapeaux brésiliens flottant dans le vent forment l’image de la seleção brasileira. Tous ces moments sont vécus comme un rituel et reproduits à chaque victoire. Le processus de transformation du football en sport national et du Brésil en « pays du foot » a permis aux Brésiliens, au fil du temps, de se représenter eux-mêmes comme les maîtres absolus de ce sport. La base de cette pensée repose sur la croyance que les Brésiliens n’ont pas seulement importé le football, mais qu’ils l’ont modifié par l’apport de nouveaux éléments.

Le talent pour ce sport semble être une caractéristique presque innée des Brésiliens, tous liés par le même sentiment d’identité.

La joie éprouvée lors de la victoire à quatre championnats mondiaux, la constante référence faite aux footballeurs brésiliens comme étant les meilleurs au monde sont perçues comme conséquences logiques d’un harmonieux mélange racial et d’un contexte culturel unique. Cette idée a pourtant été construite et soigneusement alimentée tout au long du dernier siècle.

Dans le rapport des supporters à l'équipe, le stade, comme autrefois l'arène ou le champ clos, délimite les périmètres et les rôles. Ici, avec le car et la « mer » aux couleurs nationales – selon la métaphore consacrée –, il risque d'y avoir noyade. Ces joueurs descendant et se mêlant à la foule s’y fondent complétement. Ils perdent l’« aura » de l'acteur sur la scène. Ils deviennent comme un point du drapeau, simplement anonymes, dévoués au sentiment national.

Des références

livres

Leonardo Affonso de Miranda Pereira, Footballmania. Uma história social do futebol no Rio de Janeiro, 1902-1938, Editora Nova Fronteira, Rio de Janeiro, 2000
Georges Vigarello, Passion Sport. Histoire d’une culture, Ed. Textuel, 2000

 

sites

http://home.uol.com.br/
http://www.futbrasil.com