Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

Et notre succès public est désormais stupéfiant. Qui ne décrypte pas aujourd’hui ? Sans connaître notre site Internet généralement d’ailleurs. Sous ce vocable, nous trouvons à peu près tout et n’importe quoi, le meilleur comme le pire, ce qui est normal quand une notion devient à ce point galvaudée. Ce n’est pas la première fois, car rappelons que –avec un succès public plus spécialisé—l’expression « images fixes » était totalement absente au début des années 1990 et a suscité des lazzis quand a été créé en 1992 le Groupe d’études sur les images fixes (GEIF), vite étendu aussi aux images mobiles et devenant l’Institut des Images. Donc pionniers et visionnaires, nous l’avons été. Mais se pose alors –au-delà d’une fierté passagère—la question de notre positionnement actuel et futur. Il est double.

Ce site pionnier reste un centre de ressources sans égal sur l’analyse de tous types d’images et l’histoire du visuel. Il est francophone mais ouvert aux images planétaires et pourra d’ailleurs publier des contributions étrangères dans la langue d’origine. Ce site bénéficie d’une très longue collaboration entre la Ligue de l’Enseignement (organisation d’éducation populaire créée en 1866) et l’Institut des Images (association libre de chercheurs/ses née donc en 1992 et ayant notamment organisé le colloque Peut-on apprendre à voir ? en 1998, puis les sites Internet déjà cités).

Alors, bien sûr, nous ne concurrencerons pas tous les « fact checking » ou toutes les analyses d’images actuelles utilisant celles du passé (faisant de l’histoire du visuel). Quand elles sont de qualité --disons-le clairement-- nous nous en réjouissons. Ce site-relai pourra d’ailleurs faire des liens et publier des travaux réalisés ailleurs ou recevoir des contributions des un-e-s et des autres. La nouvelle formule, très souple, le permet. Vous le verrez, nous avons également fait de gros efforts de lisibilité et d’indexation (merci à l’équipe !..).

Notre rôle doit en fait être généraliste-pratique, généraliste en donnant des orientations globales pour « apprendre à voir » (notre sous-titre et l’enjeu central de l’éducation au XXIe siècle) et en offrant une tribune pour publier le dernier état de la recherche ; pratique en continuant, par tranche d’âge, à offrir des modules d’analyse testés et utilisables, sous toutes les formes d’ailleurs (animations, jeux vidéo, films ou textes avec images). Dans ce sens, par exemple, nous proposons désormais des fiches pédagogiques accompagnant l’exposition « Les images mentent ? ». Par ailleurs, nous relaierons les initiatives de qualité comme dès maintenant « Des clics et des classes ». N’hésitez donc pas à nous envoyer des contenus que vous avez réalisés ou des retours d’expérience dans tous les contextes.

Le défaut d’aujourd’hui n’est pas l’absence de décryptages comme jadis, il est dans le trop-plein et le manque de repères. Alors, sur ce site vous trouverez une grille d’analyse. Alors, sur ce site vous pouvez télécharger gratuitement nos expositions (qui ont un grand succès), notamment celles sur l’histoire du visuel et celle sur la manipulation des images. Tout cela est adaptable. Vous développez et accompagnez sur ces bases. Mais ce site va aller plus loin en signalant. Il n’est plus admissible en effet –et c’est préjudiciable pour tout le monde—que les initiatives (parfois excellentes) se fassent chacun dans son coin. En France et dans la francophonie (nos expositions vont en Afrique ou au Canada), beaucoup de personnes travaillent à décrypter les images, mais enseignants d’un côté, musées de l’autre, médias séparément. Il faut échanger, faire des passerelles, valoriser, rassembler.

Face aux mouvements planétaires actuels, l’éducation à tout âge est en effet un enjeu considérable pour le devenir de notre planète. Voulons-nous l’affrontement d’égoïsmes concurrents avec des groupes manipulés dans un morcellement planétaire ? L’effondrement des connaissances est le levier pour tous les embrigadements sectaires et la passivité de consommateurs/trices addictifs. Les savoirs (évolutifs) sont la condition sine qua non de choix individuels et collectifs éclairés. Refuser les savoirs, c’est refuser les conditions de la liberté et, tout simplement, la connaissance sur notre situation terrienne commune au temps des périls environnementaux.

Dans ce cadre, apprendre à voir est aussi important qu’apprendre à lire. Nous sommes entrés dans l’époque de la circulation planétaire exponentielle des images et de l’ubiquité individuelle perpétuelle où nous nous trouvons ici en voyant là-bas. Notre conscience est locale-globale. Les manipulations par les propagandes et les publicités sont généralisées et dangereuses singulièrement quand elles avancent masquées, non identifiées. Alors, apprendre à voir –il faut le marteler-- ne peut se faire qu’en ayant des repères en histoire générale du visuel et en méthode d’analyse des images. Decryptimages a pour vocation d’ouvrir à ces repères et ces analyses, à offrir des applications pratiques et à relayer toutes les initiatives heuristiques dans ce domaine, du récit d’expérience en maternelle aux chercheurs dans un musée ou à des médias qui publient une analyse d’actualité étayée et ouvrant des perspectives. Decryptimages est donc un lieu de croisement, générateur par son antériorité mais à l’écoute des initiatives, un média-relai.

Laurent Gervereau
Directeur de decryptimages.net