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édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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Les deux dernières couvertures du magazine américain Life

Index de l'article


QUOI

Description

Nous avons ici les couvertures des deux derniers numéros du magazine américain Life (publié à New York par le groupe Time Inc.), dont le titre s’inscrit en lettres blanches dans un rectangle rouge, selon un procédé de présentation qui, immuable depuis sa création, est très vite devenu un signe essentiel de reconnaissance pour le plus célèbre hebdomadaire d’actualités générales du XXe siècle.

De Karol Wojtyla à Jean-Paul II

life02_onLa première couverture est consacrée au pape Jean-Paul II, à l’occasion du voyage qu’il vient d’effectuer en Terre Sainte, entre le 20 et le 26 mars 2000, marqué notamment par la repentance que le pape exprime, devant le Mur des Lamentations à Jérusalem, au nom de l’Eglise catholique, à l’égard des persécutions subies par les juifs.

Life en profite pour inviter le lecteur à voyager dans la vie du Saint Père, de son enfance à son pontificat, comme le souligne le photomontage composé de deux images, la première posée et agrandie, la seconde prise sur le vif.

Utilisé comme fond de couverture, en noir et blanc, le premier cliché fait apparaître le visage du jeune Karol Wojtyla, vers 1931-1932. Agé de 11 ou 12 ans, il était alors élève au Collège d’Etat « Marcin Wadowita » à Krakow (Pologne). Il s’agit d’une photographie de classe extraite, à la manière de celles qu’on trouve dans un album familial. Et puis, au premier plan, dans le coin droit, se distingue une image classique en couleurs d’un Jean-Paul II âgé (il va avoir 80 ans, le 18 mai 2000) bénissant la foule.

Dans ce dernier cliché (pris par Victor Balaban et fourni à Life par le quotidien du Vatican L’Osservatore Romano), photographie détournée, le pape est vêtu d’une soutane blanche, habit sacerdotal porté par les évêques de Rome depuis le XVIe siècle. Saint Pie V (1566-1572), dominicain, avait alors choisi de garder la soutane de son ordre, alors que ses prédécesseurs revêtaient traditionnellement la soutane rouge des cardinaux.

On note aussi la calotte blanche, modeste coiffure portée par Jean-Paul II (il porte la mitre pour les moments solennels mais, dans un geste de simplicité, a toujours rejeté la tiare pontificale, encore à l’honneur avec Paul VI).
Il faut encore noter qu’en haut à droite, en médaillon, apparaissent en gros plan une maman et son jeune enfant de treize mois qui, quelque temps plus tôt, à Atlanta, a subi une opération de transplantation du foie, indispensable à sa survie. Est ainsi annoncé le second grand dossier du numéro, que nous laisserons ici de côté.

Une image sensationnelle, un exploit médical

life03_onLa deuxième couverture clôt définitivement l’histoire du magazine Life, d’où l’indication surmontant le titre : il s’agit d’un numéro de collection.

Le titre porte sur la naissance du plus [petit prématuré de l’histoire, Jason M. Waldmann Jr.], qui ne pesait pas plus de 540 grammes. Cette naissance à haut risque, effectuée au bout de 25 semaines de grossesse, et assurée par l’équipe de l’Hôpital pour enfants de Philadelphie, est considérée comme un exploit médical. L’opération n’aurait pu réussir sans le recours à la haute technologie moderne puisqu’on estimait, jusqu’ici, qu’aucun prématuré ne pouvait survivre en deçà de 27 semaines de grossesse.

Le présent cliché, signé Co Rentmeester (auteur du reportage photographique en pages intérieures) a été pris plusieurs semaines après la naissance, intervenue en février 2000. Life a obtenu l’exclusivité des photographies de Jason. Les médecins ont autorisé le reportage dès lors qu’ils ont estimé à 90% les chances de survie du nourrisson.


COMMENT

Life, l’actualité en images

« Voir la vie ; voir le monde ; témoigner des grands événements ; observer la face du pauvre et les gestes du puissant ; voir les choses étranges : machines, armées, foules, ombres dans la jungle ou sur la lune ; voir le travail de l’homme, ses peintures, ses tours et ses inventions, voir des choses situées à des milliers de kilomètres ; les choses cachées derrière les murs des maisons et au cœur des foyers ; les choses dangereuses à approcher ; les femmes que les hommes aiment et les enfants qu’elles ont eus ; regarder et prendre plaisir à voir ; voir pour être surpris ; voir pour s’instruire »

Tel est le manifeste de Life que Henry Luce (1898-1967), le directeur de Time Magazine, lance le 23 novembre 1936. Comment accomplir ce projet ? En misant entièrement sur l’image, à une époque où le reportage photographique est rendu plus aisé grâce aux appareils 35 mm. Légers, maniables, polyvalents, ils permettent à la fois de saisir l’action en gros plan, et de se déplacer vivement d’un point à un autre sous différents plans à mesure que l’événement se déroule.

Contrairement aux habitudes de la presse dans les années 1930, la photographie n’illustre plus les articles mais commande tout le contenu. Chaque événement est reconstitué en partant des images : les textes ne sont rédigés qu’une fois les clichés sélectionnés. Rassemblées, les photographies ne doivent pas seulement informer ou susciter un choc émotionnel ; il leur faut raconter une histoire. L’idée d’un récit en images sur plusieurs pages, devenue classique aujourd’hui, ne l’était pas encore lorsque Life l’imposa aux magazines d’information.

Au fil des décennies, Life s’assure la collaboration des meilleurs professionnels (Margaret Bourke-White, Leonard Mc Combe, Robert Capa, Carl Mydans, Gordon Parks, Larry Burrows). Au début des années 1960, l’équipe des photographes de Life comptera jusqu’à 24 membres. Ils couvrent tous les sujets, américains ou internationaux, politiques, sociaux, culturels ou scientifiques, pourvu qu’ils soient valorisés par un cliché exceptionnel, alliant originalité et qualité technique.

L’image prise sur le vif est toujours privilégiée. Les clichés sur les théâtres d’opérations de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre de Corée ou de la guerre du Vietnam (avec les couvertures signées Larry Burrows) restent sans doute parmi les moments les plus forts de l’histoire du magazine.

 

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Symbole et témoignage de la révolution journalistique suscitée par Life, la couverture grand format est dominée par une photographie, en noir et blanc ou en couleurs, simplement soulignée par un titre ou une légende, et soigneusement mise en page.

Life, un modèle

Le succès est immédiat. Dès 1936, Life compte 1 million d’abonnés. Il est un modèle pour de nombreux magazines américains (Look, See, Photo, Picture, Focus…) et européens (comme Match, en France, fondé en 1938), qui adoptent ses principes et souvent sa présentation. Pour les professionnels, Life est une école du photojournalisme.

Au milieu des années 1950, son tirage passe le cap des 5 millions. Le sommet est atteint en 1968, alors que les photos sur la guerre du Vietnam peuplent ses unes, avec 8,5 millions d’exemplaires.

Mais, bientôt, notamment sous la pression de la télévision, la presse photographique s’essouffle. Après la disparition de Look (1971), Life est le dernier des grands magazines « historiques ». A son tour, il connaît des difficultés. Ne paraissant plus chaque semaine à partir de la fin de 1972, il passe officiellement à un rythme mensuel en 1978. Sans changer sa maquette (logo, photographie à la une, titres courts), il réduit son format : de 35 x 27, il passe bientôt à 27,5 x 23, à la manière des newsmagazines, comme Time (ou, en France, L’Express).
Au début de l’année 2000, les dirigeants de Time, auquel appartient toujours Life, décident sa disparition, malgré une vente d'encore 1,5 million d'exemplaires. L’annonce en est rendue publique le 17 mars. L’avant-dernier numéro, distribué le 10 avril, paraît normalement. Dans le tout dernier, en vente fin mai, les patrons du journal (Don Logan et Norman Pearlstine), mettent un point final à une aventure de 64 ans.


NOTRE ANALYSE

Jean-Paul II, un destin

life02_onLa disposition (on sait que le regard suit une ligne qui part de la gauche pour rejoindre la droite), la surimpression et la différence d’échelle entre le portrait de l’élève Wojtyla et le pape Jean-Paul II, le contraste entre le cliché en noir et blanc et la photographie en couleurs contribuent à marquer l’épaisseur du temps. La distance entre les deux images invite au récit : le lecteur trouvera, en pages intérieures 17 photographies évoquant les étapes de la vie de Karol Wojtyla.

Au fond, un enfant aux traits purs, au regard décidé, prêt à accomplir un exceptionnel destin ; au premier plan, un homme à la fin de sa vie, en charge de centaines de millions d’âmes. De nombreuses rumeurs courent, en ce printemps 2000, sur l’état de santé du Saint-Père, ce qui justifie un reportage en forme de bilan d’une vie. On dit alors que son voyage à Jérusalem, le plus important de ses périples, sera sans doute le dernier et on évoque déjà sa succession.

Pourtant, le journal s’est gardé de choisir un cliché où le chef de l’Eglise catholique apparaît épuisé, comme on peut en voir à la même époque dans la presse à sensation. Jean-Paul II, qui sourit et esquisse un geste de la main, se distingue ici plutôt par l’expression de la sagesse, de la sérénité, de l’apaisement. On peut même parler de grâce : alors que le jeune Wojtyla se fond dans l’obscurité, le pape qu’il est devenu émerge en pleine lumière.

Mise en scène du miracle de la vie

life03_onLe cliché, posé, joue sur l’émotion. L’image insiste, d’abord, sur le contraste de taille, entre les mains du médecin (qu’on identifie par les manches de sa blouse blanche) et le corps du nourrisson. Le gros plan cherche à donner l’impression de la taille réelle de l’enfant, minuscule (ici, à peine plus de 25 centimètres). La fragilité du prématuré est soulignée par de multiples signes. Les mains (doigts écartés) hésitent à se refermer, comme si elles craignaient de le briser.

Le corps de l’enfant endormi, bardé d’appareils médicaux, de tuyaux, de fils, de sondes, de goutte à goutte, assistant sa respiration, surveillant son rythme cardiaque, le nourrissant artificiellement, soulignent son extrême dépendance et montrent qu’il n’est sans doute pas encore totalement sorti d’affaire.

Sa survie tient du miracle ; et ce miracle est scandé par la mise en page, le mouvement, la lumière. Les mains, qui barrent la une en diagonale, s’élèvent dans un geste de vie, empreint de spiritualité. Le contraste entre le fond noir et le jeu de lumière sur le corps de l’enfant et les doigts du médecin, presque transparents, cernés d’un halo lumineux, ajoutent à la dramatisation de la scène et au caractère spirituel de la scène précédemment évoqué.
Nous avons ici un tableau religieux, où miracle de Dieu et miracle des hommes (en l’occurrence les médecins) se mêlent dans le miracle de la naissance.

Retour aux réalités

Mais si l’image, profondément mise en scène, est esthétisée, elle garde un lien étroit avec la réalité. D’abord, sauvé d’une mort certaine, Jason est aussi un enfant comme les autres : assisté médicalement, il porte une couche comme chaque bébé (on en dis-ingue les motifs : de petits moutons). Ensuite, sur sa poitrine, les électrodes soulignent que rien ne pourrait se faire sans la recherche entreprise par l’industrie chirurgicale : « Klear Trace », peut-on lire distinctement ; elle a sa part dans l’exploit scientifique qui vient de se réaliser à Philadelphie.

Le succès médical de la naissance de Jason alimente immédiatement la polémique développée aux Etats-Unis sur l’avortement. Ainsi, le 9 juin 2000, la Conférence nationale des évêques catholiques, se saisit du cas de l’enfant pour exiger un débat national sur ce sujet.

En quelque sorte, les deux dernières couvertures de Life ont un sens symbolique, en évoquant la fin d’une vie d’un homme de foi, et le début d’une autre qui tient du miracle. Dès 1936, Life voulait « montrer la vie ». 64 ans plus tard, à travers Jean-Paul II, l’enfant greffé du foie ou le petit Jason, le magazine en témoigne encore.

Des références

livre

John G. Morris, Get the Picture. A personnal History of Photojournalism, New York, Random House, 1998