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  • Exposition : Une petite histoire de la BD

    Exposition : Une petite histoire de la BD

édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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Les Maîtres de la bande dessinée

Pierre Fresnault-Deruelle, Professeur à l’Université de Paris I - Panthéon - Sorbonne

En 2000-2001, la BNF organisait une rétrospective sur la BD, lui reconnaissant ainsi droit de cité au sein des moyens d’expression de notre société.  Retour sur l’exposition à travers l’article de Pierre Fresnault-Deruelle, Professeur à l’Université de Paris I - Panthéon – Sorbonne: « Les Maîtres de la bande-dessinée »

Affiche de l'exposition Les Maîtres de la bande dessinée (BNF, 10/10/2000- 7/1/2001)

QUOI

Une exposition

Le carton d’invitation, tout comme la couverture du catalogue de l’exposition Maîtres de la bande dessinée européenne (BNF, 10/10/2000- 7/1/2001), représente le célèbre lapin névrosé de Régis Franc. Assis à sa table de travail, comme l’est un cartoonist, il est évidemment le porte-parole de l’auteur. Le programme de la manifestation est là, qui nous montre un animal humanisé, ce dont raffole la BD, et, dans le même temps, un praticien qui, réfléchissant à ses propres « petits mickeys », fait un retour critique sur cette forme moderne de la narration figurative. La BNF s’avisant de voir dans la BD un authentique moyen d’expression propre au XXe siècle organise donc en cette fin de millénaire un hommage au 9e art : il était temps !

COMMENT

Les animaux humanisés

bd02_onNotre emblématique rongeur, curieusement, a été installé ici sur un fond rose fuchsia, d’un goût douteux, ce qui contraste avec le choix particulièrement bien venu, lui, de la couleur des murs caractérisant chacune des sections de l’exposition. A cet égard, l’on dira volontiers que la promenade, un rien labyrinthique, à laquelle le visiteur est convié, ajoute au plaisir de la découverte. Les grandes articulations de la promenade sont clairement signalées, mais ces dernières laissent au promeneur l’occasion de se perdre un peu, ce qui est le meilleur moyen de se laisser surprendre. Les planches, judicieusement choisies par le commissaire (Thierry Groensteen), forment une véritable anthologie et leur accrochage est réalisé de telle sorte que l’éclairage (bien dosé) permet aux œuvres de briller de leur propre plasticité. La France, la Belgique, l’Italie et la Grande-Bretagne se taillent la part de lion, ce qui est après tout normal, eu égard aux productions nationales. Quelques absents de marque, toutefois (mais comment être exhaustif ?) : Jacques Martin (et ses premiers Alix) Vandersteen (auteur prolifique et besogneux, mais qui produisit l’inoubliable Fantôme espagnol), André Juillard (le Cahier bleu), Nicole Claveloux (la main verte), Tillieux, Peyo, F’murr, Mandryka, Jano, Morris, Florence Cestac, Geluck, Yslaire, etc.

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Revenons à notre lapin. Il est l’avatar de mille autres animaux qui peuplent les comics européens (ou américains, mais là n’est pas le sujet), à commencer par les person-nages de Benjamin Rabier qu’Hergé embrigada, d’ailleurs, l’espace de quelques cases, dans Les soviets.

bd04_onParmi les séries animalières qui jalonnent l’histoire de la BD européenne, on doit évidemment signaler Calvo (La bête est morte, plusieurs fois réédité), judicieusement traité par Groensteen, et dont le trait disneyen et la « gravité enjouée » ont connu un fort succès à la Libération. D’une manière générale, cette « lafontainisation » du monde animal (encore modeste avec Pif le Chien, Placid et Muzo) est à l’origine de mondes si drôlement décalés du nôtre qu’opère le plus souvent un charme irrésistible : celui-là même, si fantasmatique, qui, déjà, au XVIe siècle poussaient à « retrouver « dans les traits de telle ou telle bête ceux dont certains hommes semblaient trahir les stigmates. Parler d’excellence à propos des séries de Macherot bd05_on(Chlorophylle contre les rats noirs) n’est pas se payer de mots ; mais, c’est, sans doute, André Franquin et son Marsupilami qui atteindra la créativité la plus débridée qui soit. Affectueuse ou colérique, la rebondissante bestiole donne une assez bonne idée du potentiel « bédéïque » qui veut que, d’une case à l’autre, le dessinateur ait en principe toute latitude pour développer les moments les plus fous, chargés de malmener la grille, sagement établie, des cases. Seuls Jacovitti (Coco Bill), Goscinny et Uderzo (Astérix) - mais nous quittons la veine animalière - sauront insuffler aux BD du vieux continent l’énergie graphique produite qu’on se plaît à vanter ici.

L’anti-Hergé

bd06S’il nous fallait choisir une seconde vignette emblématique (nous en proposerons quatre), nous retiendrions une image du hollandais Joost Swarte, le plus doué, comme dit Pierre Sterckx, des épigones d’Hergé. Le père de Tintin étant connu de tous, focalisons donc sur une case de l’auteur de L’art Moderne. D’évidence Swarte, qui reprend à son illustre devancier la « ligne claire » (l’expression, au reste, est de lui), nous offre un monde graphique familièrement étrange : ses dessins ont la lisibilité des maîtres de l’Ecole de Bruxelles (Hergé, Jacobs, Martin, de Moor, Cuvelier Tibet, Funcken) ; ils ne sont pas, non plus, sans lien avec ceux que Bruno Lecigne put appeler les « Héritiers d’Hergé » : Tardi, Ted Benoît, Floc’h, Ceppi, van Den Boogaard, Goffin, Briel, etc.. Mais alors que ces derniers revendiquent, sauf exception, l’« aseptisation » plastique des aventures contées, Swarte subvertit l’esprit de l’auteur des 7 boules de cristal. Le monde de Swarte, qui procède à la fois de l’aspect clean de Tintin, voire de la sécheresse de De Stijl ainsi que, paradoxalement, de la truculence sulfureuse de Robert Crumb, s’est développé dans la mesure où son dessin, bien délié et homogène, pouvait agréger les éléments les plus improbables, voire les moins convenables (à tous les sens du terme).

De fait, Swarte procède d’une tradition qui, à travers Hergé qui l’a vraiment codifiée, prend ses racines tant chez les américains McManus (Bringing up Father/Illico) et Mar-tin Branner (Perry Winkle/Bicot) que chez les français Alain Saint-Ogan (Zig et Puce), Christophe (Le Sapeur Camembert, Le savant Cosinus), lui même descendant du Suisse Töpffer.

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Personnages féminins

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Notre troisième case exemplaire sera puisée chez Claire Bretécher. Célèbre pour les personnages de Cellulite et d’Agrippine (Les Frustrés), elle rédige la chronique d’un temps où les classes moyennes, manquant de colonne vertébrale, passent leur temps, avachies, sur des fauteuils mous, à parler de leur nombril. L’effet est saisissant et ne cesse véritablement de nous amuser. Sans doute une partie de cette impression vient-elle du fait que, d’une part, nous savons l’auteur être une dessinatrice et que, d’autre part, la population féminine de Bretécher est l’objet d’une constante mise en boîte. Coupant l’herbe sous le pied des « machos », Bretécher balaie donc devant sa porte. Maniant la caricature comme personne, elle campe des personnages dont le narcis-sisme est d’autant plus mal placé que les personnages en question sont peu regardants sur eux-mêmes. Ce filon, auquel personne n’avait songé, semble intarissable… comme est infini l’aveuglement humain (dans cette veine, Florence Cestac commence à prendre le relais). À bien y regarder, cette « critique de l’école des femmes » procède d’un retournement dialectique qui a consisté à reprendre aux hommes « leur bien ». On veut dire que les femmes et leurs images, tant de fois magnifiées ou ridiculisées, sont pour la première fois moquées par leurs soins, ce qui change tout. Malgré tout, rendons à César ce qui lui appartient : Bretécher, avec ses impayables créatures, a sans doute pu trouver son créneau parce que des BD, avant elle, ont arraché les femmes à leur rôle de poupées ou de souffre-douleur : La Modesty Blaise de James Holdaway (strip anglais en noir et blanc) et l’œuvre de Jean-Claude Forest, Barbarella, ont d’évidence joué un rôle décisif en la matière.

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Leurs héroïnes sont autre chose que des faire-valoir. Ne retenons pour faire court que Forest, qui connut dans les années 60 les foudres de la censure. Il est l’un des inventeurs de la BD « littéraire », qu’on appellera plus tard les « romans graphiques » (ou s’illustre, entre autres Hugo Pratt et la saga des Corto Maltese). Les récits de Forest, pleins de fantaisie, et pour tout dire imprévisibles, servis par un dessin admirable, ont quelque chose de surréaliste. La science-fiction n’y est qu’un prétexte pour développer à loisir les possibles plastiques d’un bd10_onmonde gouverné par le désir de revisiter Jules Verne, la mythologie grecque ou… le cinéma de Vadim ! Barbarella, sœur bédeïque d’une Brigitte Bardot naïvement délurée, promène son corps de déesse au milieu de décors dont se souviendront Robert Gigi (Orion) et Jean-Claude Mézières (Valérian et Laureline). Barbarella ouvre triomphalement la voie à une BD adulte qui prend le parti de se distinguer (enfin) des médiocres BD dites « pour adultes ! Les filles qui peuplent les dessins de Forest n’ont pas alors, en Europe, d’équivalents ; elles annoncent en revanche la superbe et peu orthodoxe Valentina de l’italien Guido Crepax, pour ne rien dire des héroïnes de Guy Pellaert (Jodelle et Pravda) ou de Georges Pichard.

 

bd11_onS’il fallait trouver des aînées à Barbarella, ce serait naturellement du côté de l’Amérique qu’il faudrait se tourner, vers les « Tarzane « et autres Wonderwomen. Mais l’on sent bien qu’entre ces héroïnes de papier, correspondantes érotiques des machos volants du Space Opera, et la créature libérée de Forest, il manque un maillon, qu’on ne trouvera qu’avec les vampsde Milton Caniff, avatars, elles-mêmes des stars des films noirs des années 40 et 50. Au-delà de l’érotisme réjouissant de Jean-Claude Forest (citons encore Hypocrite et N’importe quoi de cheval), c’est, in fine, l’étonnante capacité d’invention poétique de l’auteur qui frappe le lecteur : celle qu’on retrouve à l’état pur, dès le début du siècle chez l’Américain Winsor McCay (Little Nemo in Slumberland), invention poétique dont, de ce côté-ci de L’Atlantique, Fred, au premier chef, se souviendra avec bonheur (Les aventures de Philémon).

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NOTRE ANALYSE

Un génie à part : Francis Masse

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Pour quatrième et dernier document, on convoquera un dessin de Francis Masse.. In-justement méconnu, cet artiste de grand talent (auquel la revue 9e Art, janvier 2000, rend un hommage appuyé) est le frère, en folie graphique, de Boucq et de Reiser (Vin-cent Baudoux, dans le catalogue le rapproche encore de l’allemand König). Maître in-contesté de la dérision la plus vacharde, Francis Masse qui produit ces deux chefs-d’œuvre que sont Mémoires d’outre-terre et Les deux du balcon doit quelque chose à Goya. Un Goya qui serait, certes, moins atroce que l’auteur des Caprichos, même si Masse, qui ne croît en rien, nous parle de la fin de notre monde et de l’incapacité con-génitale des hommes à s’amender.

L’alacrité de Masse, dont le charbonneux des images dit bien la noire Connerie des temps, est aussi réjouissante que terriblement juste. Ce dessinateur porte à un point sans doute inégalé le génie de la BD, dont les premières manifestations étaient comme on sait invariablement comiques, mais où l’esprit de divertissement (même fortement teinté de satire) était à cent lieues de la rage qui se manifeste ici. Avec des personnage englués dans leurs habitudes, les décors pèsent des tonnes : raison pour laquelle le dessin de Masse, d’une manière générale, ne s’« en sort » qu’avec l’immixtion récurrente de bulles amphigouriques à souhait.

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Proche du « surréalisant » Mandrake, qui avait pour caractéristique de produire le plus possible de « coq à l’âne visuels », Masse comprend que son univers, constamment menacé de retourner à son inanité première, a non moins constamment besoin de sang neuf. Mais, à l’opposite du héros de Lee Falk et Phil Davis, les créatures de Masse n’ont ni la prestance ni la prestesse des magiciens. Elles ne maîtrisent rien et ce qui leur arrive ne peut être de leur fait. Nous sommes aux antipodes de la puissance de Mandrake (pour qui vouloir, c’est immédiatement pouvoir), ce qui ne peut plus nous émouvoir désormais. En revanche, parce qu’ils laissent les personnages de marbre, les catastrophes et autres coups de théâtre convoqués par Masse, nous font le plus grand effet. Entre la démesure et la litote, le lecteur, sommé de raccorder « l’inraccordable », assiste, effaré, à l’émergence d’un monde radicalement, sinistrement, joyeusement loufoque.

Dans un récent ouvrage consacré à Hergé, nous déclarions que la fixité de l’image était, pour la BD, tout le contraire d’un handicap : une aubaine. L’exposition Maîtres de la bande dessinée transpose sans déperdition tout le parti qu’on peut tirer de l’inertie des personnages de papier. Murs et vitrines deviennent des réceptacles où Max (El gri-to), Moebius (Arzach), Schuiten (L’enfant penchée), Buzzelli (La révolte des ratés) Emerson (Casanova’s last strand), Mattotti (Murmure), Loustal (Kid Congo), mais aussi Reg Smythe (Andy Capp) Jeff Hawke (Sydney Jordan), et tant d’autres, déclinent des récits, en couleurs ou en noir et blanc, dont l’économie graphique est à l’origine d’inoubliables scénographies.

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La BD – rappelons-le – n’existe que dans le mouvement qui la pousse à scinder ses dessins de sorte que le lecteur puisse contempler d’un seul tenant le début le milieu et la fin d’une action ; ce qui - hormis l’exception des polyptyques médiévaux - fait de la BD un genre absolument spécifique. Ce n’est pas la nouvelle génération des cartoo-nists dont « L’Association » (JC Menu, Killofer, Trondheim, David B, etc.) constitue un des lieux les plus prometteurs, qui nous contredira sur ce point.

Références

Maîtres de la bande dessinée européenne, sous la direction de Thierry Groensteen, catalogue d'exposition, Bibliothèque nationale de France, éditions Seuil, 2000.