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édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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Mémoires en noirs et blancs

La bande dessinée permet de compléter cet éclairage sur ces faits historiques et plusieurs albums sont parus récemment sur ces thématiques, comme Wake up America [2], qui met en scène John Lewis, un député démocrate engagé aux côtés de Martin Luther King dans la lutte des droits civiques ou bien encore Motherfucker [3], une fiction historique traitant de la ségrégation raciale aux Etats-Unis dans les années 1960. Darkroom, mémoires en noirs et blancs, de Lila Quintero Weaver, offre un regard original sur les marches de protestation qui eurent lieu entre Selma et Montgoméry, en Alabama en mars 1965. Ces marches pacifiques eurent pour but d’obtenir l’inscription des populations noires des Etats du sud des Etats-Unis sur les listes électorales et aboutirent au Voting Rights Act signé en août 1965 par le président démocrate Johnson. Dès lors, l’ensemble de la population noire américaine put voter.

Darkroom, mémoires en noirs et blancs, est un récit mémoriel historique en bande dessinée, c’est-à-dire un récit intime et personnel, qui retrace la mémoire d’un individu, celle de l’auteur, ici Lila Quintero Weaver, ou de l’un de ses proches (Art Spiegelman-Maus), au sein d’un événement historique majeur du XXe siècle.

Darkroom, mémoires en noirs et blancs évoque de façon décalée ce moment essentiel dans la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. L’album est basé sur l’enfance et l’adolescence de Lila Quintero Weaver, jeune Américaine née en 1955 à Buenos Aires, d’un père métis argentin et d’une mère descendante d’immigrés européens. L’émigration de la famille aux Etats-Unis, à Marion, une petite ville de l’Alabama, en 1961, confronte le couple parental et ses enfants à la ségrégation raciale. Tous se sentent « gris », ni noirs ni blancs, alors même que le mouvement pour les droits civiques prend de l’ampleur dans le pays.

Le récit se déroule pour l’essentiel entre février 1965 et le début des années 1970, avec de fréquents flash-back, en particulier sur l’enfance et le parcours difficile du père, orphelin devenu pasteur baptiste, situation à laquelle il finira par renoncer, révolté par le racisme dont est victime la population noire dans les églises locales.

Darkroom 1

 Trois axes s’entremêlent dans le récit : les transformations intimes de l’auteur, la question migratoire et la ségrégation raciale aux Etats-Unis.

Lila Quintero Weaver est une enfant puis une adolescente idéaliste, parfois peu à l’aise avec son corps, et qui en souffre. Elle est sensibilisée très tôt à la différence de par ses origines et l’orientation humaniste et artistique de ses parents, son père pratique la photographie (d’où le jeu de mots du titre sur la chambre noire), sa mère le dessin. On mesure aussi l’influence cruciale sur elle de sa sœur aînée, politiquement engagée en faveur des minorités. Celle-ci lui fait découvrir Dans la peau d’un noir, le récit autobiographique d’un journaliste blanc américain, John Howard Griffin, qui s’était grimé en noir en 1959 afin d’approcher la réalité de la vie d’un afro-américain dans le sud des Etats-Unis.

La question migratoire occupe une place importante dans l’album. On y voit les aller-retour de la famille entre l’Argentine et les Etats-Unis, jusqu’à ce que le pays de départ n’apparaisse plus que comme un mythe, entretenu par les correspondances nombreuses entre la famille maternelle et la mère de l’auteur. La problématique de l’acculturation est clairement posée et l’on voit peu à peu le gouffre se creuser entre la génération des parents, dont la langue et les références culturelles continuent à être celles de l’Argentine, et celle des enfants, qui rejettent la culture espagnole et rêvent d’une intégration dans le melting-pot américain. L’école joue ici un rôle essentiel, qui permet l’apprentissage de la langue, des codes sociaux, de la sociabilité et dont Lila interdit en quelque sorte l’entrée à ses parents, par exemple en ne les informant pas de la tenue d’un spectacle de Noël, où sont pourtant attendues toutes les familles.

L’école est un lieu paradoxal, où d’une part se diffuse l’enseignement d’une histoire de l’Alabama implicitement favorable à la ségrégation raciale, par l’intermédiaire d’un manuel scolaire raciste dont Lila Quintero Weaver reproduit plusieurs passages dans l’album et où, d’autre part se produit un mélange des populations. L’arrivée de la première fillette noire dans la classe de l’école élémentaire de Lila est un événement pour l’auteur, qui déplore que ses tentatives pour aborder sa camarade restent maladroites et vaines.

La ségrégation raciale est le fil conducteur de l’album et le lecteur s’y trouve confronté dès les premières pages, lorsque l’auteur évoque le film tourné par son père en 1965, notammentle 18 février où celui-ci assiste à Marion, en Alabama, à la marche nocturne de la population noire. En tant que citoyen et photographe, il est témoin des violences commises à l’encontre de la communauté noire ce jour-là.

Darkroom 2

 La ville de Marion a été un des foyers de ces manifestations et le quartier de Lila s’est trouvé au centre des événements de l’époque. Un chapitre raconte en détail ces journées cruciales pour la reconnaissance des droits civiques, les marches des populations noires, les injustices et les violences auxquelles elles furent confrontées et qui culminèrent avec la mort d’un jeune manifestant, Jimmie Lee Jackson2. Cette mort tragique inspira les marches de Selma à Montgomery en mars 1965, un événement essentiel du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis.

De même, les agissements du Ku Klux Klan, organisation suprématiste blanche protestante, créée aux Etats-Unis en 1865 et toujours à l’œuvre aujourd’hui, sont représentés dans Darkroom. Lila Quintero Weaver dénonce dans une double planche les actions violentes du Ku Klux Klan au milieu des années 1960 comme l’attaque de militants pacifistes dans un bus, un attentat meurtrier dans une église baptiste, l’exécution d’une militante des droits civiques, la pendaison d’un homme de couleur etc… Le fait que Lila Quintero Weaver dessine les victimes, et que celles-ci, saisies dans leur humanité ordinaire, aient un visage et n’aient pas uniquement le statut de « victimes », entraîne le lecteur dans un processus d’identification et de compassion vis-à-vis d’elles. Le texte est très factuel, et, par la simplicité des mots employés, fait d’autant plus ressortir l’ignominie des violences commises par le Ku Klux Klan.

L’album montre également le choc que représenta pour la famille l’assassinat de Martin Luther King un soir d’avril 1968 puis comment, en 1969, alors que Lila fréquente au lycée davantage de jeunes noirs, comment cette attitude lui vaut de sévères désillusions et une certaine marginalisation. Ce rapprochement n’est en effet ni accepté par les lycéens blancs ni par une jeune fille noire, qui dénonce violemment l’engagement de Lila auprès des siens.

A l’âge de 19 ans, l’auteur interrompt ses études et se marie jeune. L’épilogue évoque brièvement son premier retour en Argentine, accompagnée de son fils adulte, en 2005.

Darkroom, mémoires en noirs et blancs, en évoquant la question des droits civiques au travers du regard d’une jeune fille à la frontière de plusieurs cultures et communautés, permet une plongée sensible et inédite dans l’Amérique des années 1960.

Isabelle Delorme (Sciences Po Paris, France)

Télécharger un extrait depuis le site de l’éditeur.

Bibliographie :

-André Kaspi, Les Américains : tome 2, les Etats-Unis, de 1945 à nos jours, Paris, le Seuil, 2002, réédition collection « Points » 2014.

-Steve Jackson, Les marches de Selma avec Martin Luther King, Pages ouvertes, 2015.

-Pap Ndiaye, Les noirs américains, en marche vers l’égalité, Paris, Gallimard, collection « Découvertes », 2009.

-Howard Zinn, Paul Buhle, Une histoire populaire de l’empire américain, Paris, Delcourt, collection « encrages », 2014

 


[1] Un entretien passionnant avec Pap Ndiaye, spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis, sur le film et le contexte historique et politique des marches de 1965, est à découvrir sur le site de Zéro de conduite, avec Pap Ndiaye, http://www.zerodeconduite.net/selma/entretien.html, consulté le 8 mai 2015. A lire également : Pap Ndiaye, Les noirs américains, en marche vers l’égalité, Paris, Gallimard, collection « Découvertes », 2009, 160 p.

[2] John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powel, Wake up America, tome 1 1940-1960 2014, tome 2 1960-1963 2015.Paris, éditions de Sèvres. Un troisième tome est prévu ultérieurement.

[3] Guillaume Martinez, Sylvain Ricard, Motherfucker, Paris, Futuropolis, tome 1 2012, tome 2 en 2013.