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édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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La photographie du saut de Conrad Schumann à la télévision


VIDEO : http://www.ina.fr/video/CAB99045448/ja2-20h-emission-du-09-11-1999-video.html

Le 9 novembre 1999, lors du 10e anniversaire de la chute du mur de Berlin, la chaîne France 2 montre lors d’un reportage une image immobile du soldat est-allemand. Ce dernier a en effet essayé de fuir l’Est (figure 1). Il s’agit d’une photographie prise le 15 août 1961 et le garde-frontière s’appelle Conrad Schumann. France 2 ne mentionne ni son nom, ni la date de la photographie. Le commentaire qui se greffe sur l’image ne dit rien non plus sur le contexte de cette dernière : « Ce soldat est-allemand qui franchit le mur, son dispositif effroyable avec fils de fer barbelés et grillages électronique […] »[1]. France 2 montre ensuite une personne assise devant un écran de télévision sur lequel le téléspectateur peut apercevoir la scène intégrale sous forme d’une image en mouvement ; Schumann exécute le saut (figure 2).

 


figure2

Figure 1 (Source : INA, Paris)

Figure 2 (Source : INA, Paris)

France 2, 9-11-1999, journal télévisé de 20h00/ http://www.ina.fr/video/CAB99045448/ja2-20h-emission-du-09-11-1999-video.html

Comment

Le manque d’information par rapport à cette scène, sa source et provenance, laisse ainsi son histoire en suspens et pourtant, cette image a marqué les mémoires collectives. En cherchant ‘Conrad Schumann’ dans un moteur de recherche sur internet, on tombe sur un référencement d’environ 30 200 sujets liés (vidéos, photos, textes). Sur une page web consacrée à l’histoire du mur, les auteurs soulignent l’importance du saut de Conrad Schumann. Une plaque commémorative lui a été consacrée[1]. Cette image, également visibles sur les chaînes françaises le 9 et 10 novembre 1989, n’est jamais expliquée de façon détaillée. Dans le meilleur des cas, elle est attribuée à la construction du mur, le jour du 13 août 1961, mais on ne mentionne jamais son auteur : Peter Leibing. Cependant, le téléspectateur pourrait se demander quand et où elle a été prise. Un autre aspect est celui de ‘l’effacement partiel’ d’un des photographes qui immortalise le moment. Sur la première image du reportage (figure 1) il est partiellement visible et donc cadré par un autre photographe.

Notre analyse

Sur l’écran de la télévision (figure 2), le photographe visible auparavant est maintenant invisible. Ici c’est donc la caméra de la télévision qui efface l’existence de ce dernier. Mais ce n’est pas la scène filmée (Sender Freies Berlin)[2] qui a été honorée : Leibing a reçu le Overseas Press Club Best Photograph Award pour cette photographie.[3] Cela montre que la télévision peut certes capturer le moment sous forme de mouvement, mais elle ne peut pas immortaliser un moment de la même manière qu’un appareil photo. Ici, le fameux punctum de R. Barthes, l’a emporté :

« Je sais maintenant que qu’il existe un autre punctum […] que le <détail>. Ce nouveau punctum, qui n’est plus de forme, mais d’intensité, c’est le Temps, c’est l’emphase déchirante du noème (« ça a été »), sa représentation pure. » [4]

En effet, sur cette photo il y a le « cela sera et cela a été »[5]. Capturée juste au moment où Conrad Schumann n’est ni derrière, ni devant les barbelés, mais exactement au dessus ; visant l’avenir (cela sera) en pointant le pied vers l’avant, cette image est la coalescence immobile, presque fossilisée, entre le passé et l’avenir. Aujourd’hui, cette image est de l’ordre du ça a été, tout en gardant sa force initiale. Dans son reportage, France 2 présente par la suite des artistes du mur qui se battent, en 1999, pour la sauvegarde de leur œuvre. Une partie du mur a été peinte durant les années de la guerre froide ; les artistes n’avaient pas le droit de le faire, ils prenaient donc des risques énormes en approchant le mur. La chaîne donne la parole à ceux qui sont contre la destruction de certains vestiges du mur encore existants ; il s’agit « d’une autre guerre froide […] entre les artistes du mur et les hommes politiques allemands qui veulent tout détruire »[6]. Dans ce sens, France 2 ridiculise presque l’image du garde-frontière qui fuit l’est en 1961 :

« Ce soldat est-allemand qui franchit le mur, son dispositif effroyable avec fils de fer barbelés et grillages électronique, voilà ce qui en reste, une double ligne de pavé qui longe le caniveau sur sept kilomètres. » [7]

Certes, il est difficile de juger et de répondre à la question de savoir si certaines parties du mur doivent rester ou non, mais l’image de Conrad Schumann est ici uniquement utilisée pour introduire la controverse entre hommes politiques et artistes. La symbolique de l’image n’est pas mise en contexte avec l’actualité et l’importance majeure du saut de Schumann n’est même pas mentionnée ; les barbelés de 1961 n’ont pas de véritable lien avec les propos des artistes. Cette image du passé remplit ici une pure fonction illustrative ; un souvenir non expliqué qui décore un reportage sur un fait d’actualité.


[1] URL : http://www.berlin.de/mauer/gedenkstaetten/berliner_mauer/index.fr.php (dernière consultation: 3-10-2013).

[2] Traduction : La chaîne libre de Berlin,

URL : http://www.rbb-online.de/_/fernsehen/beitrag_jsp/key=7685292/print=yes.html (dernière consultation: 5-5-2010).

[3] URL : http://www.abendblatt.de/daten/2008/11/04/965272.html (dernière consultation: 5-5-2010).

[4] Roland Barthes, La chambre claire, Paris : Gallimard, 1980, p. 148.

[5] Ibid., p. 150.

[6] France 2, journal télévisé de 20h00, 9-11-1999.

[7] Idem.