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  • MEDIA-TERRORISME ET CONTENTION MEDIATIQUE

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  • Tout le monde décrypte !

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édito

Tout le monde décrypte !

Le lancement de la nouvelle formule de decryptimages.net doit être l’occasion d’une mise en perspective. Rappelons-le, lorsque ce site apparut en 2008 (lancé officiellement le 17 mars 2009), rassemblant les ressources de sites antérieurs créés depuis 2000 par l’Institut des Images (imagesmag, imageduc, primages), le mot « décrypter » n’était pas du tout à la mode. Nous avons eu de longs débats. La notion d’analyse nous semblait la bonne mais n’était pas très attirante (analysimages...). Nous nous sommes portés ainsi vers cette notion de décryptage, qui est le fait d’aller chercher le sens de ce qui est codé, crypté –quand il y a lieu...

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Alunissons...

QUOI

Les images mentent ?

Voilà une image fixe diffusée depuis 1969 par la NASA et montrant la mission Apollo 11 qui permit de marcher sur la Lune pour la première fois. Cette image n'est pas celle que les téléspectateurs virent en direct : la télévision en noir et blanc diffusa des images très brouillées le 20 juillet à 21 h 56 en Floride (21 juillet à 3 h 56 en France). Elles furent restaurées pour le quarantième anniversaire. Plus tard, les magazines purent reproduire des figures de ce type. Le drapeau des Etats-Unis d'Amérique y est visible, comme l'appropriation d'un territoire, telles celles des Européens colonisant la planète du XVIe au XIXe siècle ou de leurs explorateurs au XXe siècle.

L'aspect de fantasme collectif lié à cette opération (la « conquête » de la Lune inspira de très nombreux auteurs, de Cyrano de Bergerac à Méliès) fit émettre spontanément des doutes à beaucoup de spectateurs dès la première diffusion. Les images étant soupçonnées de mentir, ces photos furent accusées d'avoir été fabriquées en studio par les services américains. Plus tard, un documentaire joua sur ce sentiment des doute en faisant croire que Stanley Kubrick (2001, Odyssée de l'espace, sorti un an avant en 1968) avait fabriqué des images  : Opération Lune (Back Side of the Moon) de William Karel, diffusé en novembre 2007.

Le soupçon est donc consubstantiel de ces images.

COMMENT

Des soucoupes fort à propos

Cela peut s'expliquer probablement parce que la fiction a accompagné depuis longtemps la conquête de l'espace. L'imaginaire a d'abord conquis les cieux, avant qu'ils ne deviennent objet de rivalités politiques et médiatiques.

En 2000, dans un chapitre entier des Images qui mentent, intitulé « Le choc des mondes. Science-fiction, cinéma et guerre froide », j'avais montré comment la guerre froide en train de s'installer entre l'URSS et les Etats-Unis, s'était trouvé un champ métaphorique d'expression grâce à la science-fiction. Le 24 juin 1947, l'aviateur Kenneth Arnold affirme avoir vu dans l'Oregon « des engins volants se déplaçant comme le ferait une soucoupe qui ricocherait à la surface de l'eau ». Ce récit est à la base de toute l'ufologie, des objets volants non identifiés et de l'expression à grand succès : « soucoupes volantes ». Le cinéma s'empare de ces récits propices comme Robert Wise en 1951 avec Le jour où la terre s'arrêta. Les comics Weird Science et Weird Fantasy sont créés en mai 1950. Le Victoria & Albert Museum reprenait d'ailleurs tout cela en octobre 2008 pour montrer le « modernisme de la Guerre froide », ou comment l'affrontement idéologique fut une course parallèle au « moderne ».

Affiche du film Le jour où la Terre s’arrêta

Et les Martiens de la planète rouge figurent ainsi abondamment l'invasion du monde libre (USA) contre les hordes du Mal (URSS). Pendant ce temps, dans l'univers dit « réel », l'URSS marque des points considérables dans la conquête de l'espace : le 3 novembre 1957, la chienne Laïka était envoyée dans la stratosphère, puis le premier homme partait, Youri Gagarine (12 avril 1961).

D'ailleurs, Hergé – ce qui n'est pas assez souligné – place ses deux albums de 1953 et 1954 dans un contexte total de guerre froide européenne où la fusée ne peut partir que de l'Est (la Syldavie) et où le professeur Tournesol s'écrie : « je ne veux pas que notre fusée, avec tous secrets, tombe aux mains d'une puissance étrangère ! ». La base de Sbrodj (lieu de gisements d'uranium) est expliquée comme une sorte de centre onusien de savants du monde libre utilisant l'atome à des fins pacifiques contre les méfaits des espions au service d'une « Puissance inconnue » – que chacun reconnaît.

En avance dans l'imaginaire, les Etats-Uniens durent donc se mobiliser afin de rattraper leur retard dans le réel, pour produire de la propagande en images à partir de ce réel.

NOTRE ANALYSE

La propagande n’est pas là où on le pense

Oui, les images sont toujours accusées de mentir, d'autant plus dans une ambiance de science-fiction où la théorie du complot reste fort séduisante et fort opérationnelle. Pourtant, le plus stupéfiant demeure, dans ce formidable combat de propagandes lié à la guerre froide, que les images de fiction – pourtant totalement instrumentalisée – sont oubliées (encore aujourd'hui, ce contexte est occulté), alors que les images dites « réelles » font l'objet de tous les doutes (Qui filme les premiers pas sur la Lune ? Comment obtenir une telle netteté si ce n'est par reconstitution studio ?).

La force imaginaire de l'espace le prédestine certes aux enjeux propagandistes. Mais, tandis que les Etats-Unis de Barack Obama  sont à la recherche d'un redressement d'image de marque partout dans le monde, la célébration ciblée de la conquête de l'espace forme un acte de propagande suffisant pour ne pas mettre en doute les images produites.

Le complot n'est pas sur les fausses images d'un événement inventé mais sur la masse des images fictives destinées à conforter un combat idéologique violent, puis sur des images réelles du passé servant à redresser la cote du logo USA dans les opinions publiques planétaires.
La propagande n'est donc pas là où on le soupçonne : elle s'étale devant nos yeux, simplement, là, en pleine guerre mondiale médiatique.