Analyses : à partir de 15 ans

À partir de 12 ans

Les trois condottieres de la très glorieuse Marche sur Rome

Laurent Bihl propose l'analyse d'une vignette de l'illustrateur italien Tancredi Scarpelli publiée en 1939 dans L'Histoire de l'Italie de Paolo Giudici. Titrée Les trois condottieres de la très glorieuse Marche sur Rome, cette image à visée édificatrice permet de mettre en relief le recours à l'instrumentalisation du passé dans un but de légitimation du régime fasciste de Mussolini.  

 Les trois condottieres de la très glorieuse Marche sur Rome

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« Le Musée imaginaire de TIM »

Tim ou le pouvoir du dessin de presse (2)

La référence aux maîtres du passé : un exercice que l’on retrouve au musée et dans la presse

par Stanislas Colodiet (Science Po Paris / Sorbonne Paris I)

La question du pastiche, de la parodie et, en général, de la référence aux chefs d’œuvres du passé est bien étudiée par les historiens de l’art. Elle a été popularisée auprès du grand public à travers plusieurs expositions avec, par exemple, les manifestations Copier créer : de Turner à Picasso, 300 œuvres inspirées par les maîtres du Louvre au Musée du Louvre (1993) ou encore Picasso et les maîtres au Grand palais (2008). Jean Pierre Cuzin, commissaire de l’exposition du Louvre souligne l’importance du dialogue intergénérationnel chez les artistes :

« On peut résumer en reprenant les deux termes qui servent de titre l’exposition : copier avant de créer, puis copier pour comprendre, puis : copier, c’est déjà créer (en introduisant la petite variante copier pour manger). L’équivalent suivant sera : copier c’est citer. On pense à Dada, aux surréalistes et à beaucoup de créations contemporaines. L’œuvre fidèlement copiée, ou une photographie qui en tient lieu, se trouve mise en situation, dépaysée. On pourra dire encore, copier c’est utiliser (les dérivations publicitaires, les dérives politiques) ; copier c’est déformer (les transformations dérisoires, les succès comiques faciles) ; copier, c’est détruire, toute une partie de l’art du XXe siècle. »[1]

« Le Traître »

Oswald Heidbrinck : « Le Traître »
paru dans le journal Le Rire n°9, 5 janvier 1895
par Laurent BIHL

Heidbrinck-le-traitreQuoi

« Le traître » est un dessin paru dans le journal satirique Le Rire, daté du 5 janvier 1895. A cette date, ce périodique, appelé à devenir le plus diffusé de la petite presse de caricatures, est encore de parution récente puisqu’il ne compte en amont qur huit numéros. Le motif fait suite à la première condamnation du capitaine Dreyfus après son procès devant le Conseil de guerre à Paris (du 19 au 22 décembre 1894), et surtout sa dégradation publique dans la cour de l’École Militaire le 5 janvier 1895. Ce dessin est publié instantanément, mais a donc été produit un peu auparavant en vue d’illustrer cette « cérémonie ». Le sujet est bien la mise au pilori du condamné ainsi que l’appel à l’opprobre publique en prolongement de celle de ses pairs. Son auteur, Oswald Heidbrinck, est un artiste satirique qui a travaillé pour Le Petit Journal amusant et Le Mirliton, fréquenté le Chat noir et participé à l’ascension du Courrier français, l’un des principaux journaux de caricatures du moment, marqué par une ligne rédactionnelle confuse (tour à tour pro puis anti boulangiste), mais résolument antisémite. L’intérêt de cette œuvre vient de son caractère strictement nationaliste, sans connotation antisémite graphiquement apparente. Dreyfus est représenté ici en traître, sans hypertrophie nasale ni mains démesurées, ni surpilosité, ni animalisation ou autres stéréotypes du genre. Le sujet est donc bien la dégradation morale, perpétuelle, et que l’auteur souhaite montrer unanime, car c’est en fait l’opinion publique qui constitue l’enjeu principal du motif, plus que la disqualification graphique d’un capitaine Dreyfus dont le rendu des traits se veut réaliste et (relativement) fidèle au modèle. Le dessin est monochrome, réalisé à la plume et paraît en page intérieure du journal (la page 5), ce qui détermine un moindre indice d’iconicité (cf Abraham Moles).

La légende est : « Qu’est-ce que Dreyfus ? / C’est l’homme qui pour trente deniers a voulu rendre veuves toutes les femmes de France, faire pleurer des larmes de sang aux petits enfants et livrer ses compagnons d’armes aux balles de l’ennemi ! »

La référence à la trahison de Judas devient une des constantes de la veine haineuses des satiristes, comme en attestent certaines couvertures du Pilori ou de La Croix,ce dernier titre revendiquant la qualité de « journal le plus antijuif de France ». On voit que la légende est en synchronie de l’œuvre, ce qui induit que son texte semble émaner de l’auteur lui-même, chose qui ne va pas forcément de soi à l’époque et dans ce type de média.

Les questions qui se posent concernent l’identification des différents sujets du motif, en liaison avec la légende, la posture de Dreyfus, le lien entre l’attaque antidreyfusarde et le nationalisme, l’absence d’antisémitisme formel et la comparaison possible avec une image antisémite simultanée, le rôle de l’opinion publique. A ce propos, une comparaison entre ce dessin d’Heidbrinck et la couverture du supplément illustré du Petit Journal est également possible.

Comment

Lors de l’arrestation du capitaine Dreyfus, le 15 octobre 1894, la France vit depuis une décennie dans une succession de scandales dont le point d’orgue a été la résistible ascension du général Boulanger (1887-1889). Par la suite, des scandales politico-financiers ont émaillé l’actualité comme l’affaire de Panama, en septembre 1892. Les révélations par voie de presse, les procès et les rebondissements ont un impact fort sur l’opinion publique et aggravent le discrédit du monde politique au prix d’une vague antiparlementaire. Déjà fortement vilipendés par le camp boulangiste, les juifs font les frais de ce climat nauséabond à forte connotation financière. Depuis près de dix ans, l’ouvrage d’Édouard Drumont, La France juive, connaît une fortune éditoriale en constant renouvellement et dresse un catalogue des soi-disantes tares de la communauté israélite. Cette nouvelle « grammaire » de la haine raciale nourrit une batterie de représentations graphiques d’une violence nouvelle, que permettent les progrès techniques de la reproductibilité des images, sans parler de la libéralisation législative issue du texte fondateur de 1881. Le même Drumont créé son propre journal, La Libre Parole (bientôt enrichi d’un supplément hebdomadaire illustré en 1893), dans les colonnes duquel il est parmi le premier à faire éclater la nouvelle la supposée trahison touchant l’état-major. Dûment renseigné par l’armée, il désigne vite Dreyfus à la vindicte populaire, jouant sur le ressort émotif de la Nation trahie. L’humiliation issue de la défaite lors du conflit de 1870 et le sentiment de revanche latent qui en ressort, le respect de l’institution militaire, la confiance en la chose jugée, les rancœurs provoquées par les scandales à répétition contribuent à créer dans l’opinion publique les conditions d’un accueil outré des premiers articles révélant à grand bruit la trahison supposée du capitaine Dreyfus.

« Dans les semaines qui précèdent l’arrestation de Dreyfus, les dessins et caricatures des journaux satiriques s’orientent dans plusieurs directions : des caricatures contre les personnalités politiques (y compris certains souverains étrangers) et plus particulièrement contre Casimir-Perier, président de la République, de nombreuses charges en référence au scandale de Panama et quelques charges concernant la politique extérieure et coloniale de la France. Les mises à la « Une » des faits divers sont principalement l’apanage du Petit Parisien et du Petit Journal qui s’emploient à présenter de « beaux crimes » à leurs lecteurs. » (Jean-Luc Jarnier, La première affaire Dreyfus et l’imagerie dans la presse, texte disponible sur le site caricaturesetcaricature.com)

"Traitre à la patrie, Il a déshonoré l'uniforme français !", dessin de Montégut dans Le Pélerin n°939, 30 décembre 1894

Cette tension perceptible s’augmente de la panique collective suscitée par les attentats anarchistes, dont le point d’orgue est l’assassinat du président Carnot durant l’été. S’ensuivent une émotion considérable et des exactions xénophobes, en particulier contre les émigrés transalpins. Ajoutons à cela un fait divers spécifiquement parisien dont la teneur comme la dimension ont disparu des livres d’histoire : au printemps 1893, la condamnation d’un modèle, et de quelques artistes, pour outrage public à la pudeur lors du précédent Bal des Quat’z’Arts fait sortir toute la bohème de Montmartre et le Quartier latin dans la rue. Les incidents qui en découlent font un mort, provoquent l’intervention de l’armée sur le boulevard Saint-Michel, la fermeture de la Bourse du travail et la démission du ministre de l’Intérieur. Cet épiphénomène est fort utile pour comprendre le rôle nouveau de la bohème artistique et satirique au sein de la sphère publique, près de douze ans après la grande loi de 1881 sur la presse et le déferlement iconographique qui s’inscrit dans la culture de masse en cours d’élaboration. Déjà en gestation lors de la poussée de fièvre boulangiste, les conditions médiatiques sont en place lorsque débute la grande bataille de l’affaire Dreyfus, laquelle commence d’ailleurs comme un banal fait divers d’espionnage.

Dans cette première partie de l’Affaire, en 1894, Dreyfus, demeure sans conteste la figure privilégiée par les caricaturistes, et leurs flèches partent principalement des supports traditionnels de la presse périodique. Il s’efface en partie fin 1897, remplacé par les attaques contre ses défenseurs. Ce second versant du drame reposera sur la multiplication inédite des modes de diffusion iconographique, entraînant, à l’instar de la figure nouvelle de l’intellectuel, une réévaluation du rôle du satiriste et de l’image de combat au sein du débat public.

 Notre analyse

Analyse de forme

Commençons par le point de fuite, significativement figuré par la poitrine du traître, désignée par le faisceau des doigts tendus vers lui comme des flèches. Le cercle « populaire » est composé de femmes, de vieillards et d’enfants, soit la population dite « de l’arrière » en temps de guerre, celle qui craint l’avancée de l’ennemi véhiculée par les rumeurs, celle qui souffre de la faim, celle qui entre en deuil lorsque le soldat ne revient pas. Cette dramaturgie emprunte au souvenir encore vivace de la guerre de 1870, faisant de Dreyfus un criminel responsable des « morts à venir » et moralement comptable des victimes du passé, par ses accointances supposées avec l’armée allemande : A ce titre, le canon pointé sur la foule have et dépenaillée, depuis la brèche de la muraille contre laquelle s’appuie le capitaine déchu, montre sans équivoque la violence symbolique de la campagne de dénigrement. Le mur, l’égorgement possible des fils et des compagnes, les kyrielles d’enfants réfugiées dans les robes maternelles, l’une des mères les seins nus, nous avons là toute une batterie sémiologique impliquant le dévoiement implicite des thèmes patriotiques vers le registre outrancier du nationalisme. Une part de ce capital symbolique émergera de nouveau au moment de la guerre de 14. L’auteur a campé un halo blanc autour de la « cible » afin de figurer la trahison dévoilée et le crime éclairépar le dessin à destination du lecteur, de l’opinion. Ce « blanc » vertical n’a rien à voir avec la traditionnelle auréole, circonphérique. Le visage du traître se détourne de la vindicte commune, en un angle cassé par rapport au buste caractéristique à la fois de la honte et la félonie. Le front est haut, les cheveux en bataille, les yeux rentrés et furieux, regardant le sol, sans contrition. Tout évoque ici une fureur muselée, une force destructrice circonvenue. Les bras enserrés par les liens renforcent cette impression. La pose raidie du traître recoupe involontairement (rappelons que le dessin a été exécuté avant le 5 janvier), la couverture célèbre du Petit Journal par la mise en exposition du corps du coupable. De la même façon, ni Christ aux outrages, ni Saint Sébastien, la pose de trois quart dos évoque elle aussi turpitude et déchéance, renvoyant à la posture traditionnellement attribuée à Judas. A terre gisent les attributs honorifiques de l’ancien capitaine, képi, médaille, sabre brisé, désolation renvoyant à l’information du jour, la dégradation. Ce dernier terme prend dans le dessin un double sens, de l’exclusion de l’armée à celle du corps social et citoyen. De fait, Dreyfus est bien « cassé » en terme de grade et emprisonné pénalement parlant. Toute la part symbolique du motif vise à amplifier la sanction séculière par une condamnation morale et symbolique définitive, faisant écho (sans le savoir) aux tentatives de la hiérarchie de Dreyfus à pousser celui-ci au suicide.

Couverture du supplément illustré du Petit Journal n°217

Cette couverture demeure comme l’image emblématique de la première phase de l’affaire Dreyfus. Sa diffusion est incomparablement plus forte que celle des hebdomadaires illustrés que sont Le Rire ou Le Pèlerin. Sous couvert de réalisme, la mise en cible du capitaine Dreyfus, cadavérique et quelque peu raidi en arrière, est patente. Tout désigne la culpabilité et la honte, à un moment où beaucoup attendent de sa part un suicide. Tentation à laquelle il résistera, avec courage !

Analyse de fond : de toute évidence, ce dessin « fameux » d’Heidbrinck représentant Dreyfus conspué par « les veuves et les femmes de France » ne vise à au « rire » mais relève plutôt de la plus traditionnelle imagerie politique, sans charge déformante mais avec une exhibition au pilori, laissant pressentir une lapidation imminente. La violence « populaire » et « spontanée » des pierres doit se voir comme le pendant désespéré du canon moderne pointant vers la foule à travers la brèche ouverte par la supposée trahison du capitaine. La référence à 1870 est constante. Dreyfus détourne la face, et c’est davantage sa posture qui est ici discriminante que d’éventuels stéréotypes disqualifiants. C’est en fait l’aspect prématuré de ce dessin (en comparaison du déferlement iconographique à venir avec la seconde partie de l’affaire) qui a fait son succès. En fait, la question se pose de savoir si cette œuvre d’Heidbrinck est une « bonne » image satirique, en réfutant son succès d’anthologie. Car il est indéniable que cette illustration demeure l’un des marqueurs visuels de l’affaire Dreyfus. C’est dans cette appréciation de la « valeur » d’une caricature que l’historien se retrouve pris au dépourvu. Est-elle représentative, a-t-elle réellement frappé les contemporains, quelle fut sa réception ? L’analyse formelle pourra toujours faire l’objet de propositions contradictoires. Il n’y a pas d’antisémitisme ici, au sens formel du terme puisque Heidbrinck a travaillé dans la presse antisémite et que ses orientations en la matière ne laissent aucun doute. C’est la référence à la guerre précédente qui sert de caution à l’obsession revancharde débordant du seul camp nationaliste (thème d’ailleurs plutôt en berne dans les images du corpus à la retombée du soufflé boulangiste). Cette image pose également le problème de définir formellement une « caricature », celle-ci n’étant ni une charge, ni une modification morphologique, ni un dessin d’humour. La typologie des différentes formes de violence graphique a été étudiée ailleurs, mais doit être présente lors de chaque analyse.

Non contente de consacrer la force de la caricature non plus dans sa violence singulière mais dans sa capacité déflagratrice par le nombre, l’affaire Dreyfus a également traduit les obsessions des collectionneurs d’albums iconographiques en une fièvre anthologique qui a pu fausser sensiblement la mémoire visuelle qui nous reste de l’Affaire. Lorsque les survivants en évoquent le souvenir par écrit, dans les années 1910, 1920 ou 1930, les quelques motifs qu’ils citent sont-ils ceux dont ils se souviennent ou ceux qu’ils voient alors, en feuilletant les anthologies existantes, comme le travail de John Grand-Carteret ou certains numéros du Crapouillot de Jean Galtier-Boissière ? Loin d’un simple constat de l’explosion iconographique liée à l’affaire Dreyfus, Grand-Carteret y joint une nuance qualitative très spécifique, et ne s’arrête pas là : « Esclave de l’actualité, ce grand mal moderne, journaux à images et dessinateurs sont donc forcés de descendre dans l’arène, chaque fois que surgit un élément nouveau et, on ne saurait trop le dire, dans une arène singulièrement amoindrie. »

On peut attribuer cette réflexion désabusée à l’engagement dreyfusard de son auteur tout en notant chez ce premier grand spécialiste de l’image un souci de privilégier la production d’une image et sa diffusion par rapport à sa réception. Mais on peut également souligner la réflexion concernant la périodicité de l’image censée nier la liberté supposée du dessinateur. C’est bien d’un manque de distance que souffre, selon Grand-Carteret, la caricature, ce qui ne laisse pas d’étonner pour un « art » qui suppose a priori une outrance peu compatible avec la distance critique. Il faut donc rappeler la dimension d’une pédagogie de l’image populaire revendiquée par les dessinateurs satiriques et prônée par Grand-Carteret, souci peu évident lorsqu’on compulse les pages des périodiques illustrés mais pourtant à la base de l’évaluation qualitative d’une caricature esquissée par l’auteur, ainsi que par les premiers spécialistes comme Adolphe Brisson, Émile Bayard ou Arsène Alexandre.

Conclusion

En tout état de cause, la ligne éditoriale du Rire semble très tôt en contradiction avec sa profession de foi de novembre 1894 qui faisait état d’une intention essentiellement divertissante. Il semble bien que la clé du succès soit la capacité à maintenir une savante alchimie entre humour bon enfant et iconographie engagée, cette dernière devant à son tour faire l’objet d’un dosage tout aussi subtil pour acquérir toujours plus de public sans trop s’en aliéner. Ce type de stratégie éditorial complexifie encore la stratification des engagements pro et anti Dreyfus durant la durée de l’Affaire, le positionnement des journaux (en particulier la petite presse satirique) n’entrant pas toujours clairement dans la dichotomie censée partager la nation entre partisans et adversaires du malheureux capitaine.

Bibliographie

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- JARNIER Jean-Luc, La première affaire Dreyfus et l’imagerie dans la presse, texte disponible sur http://www.caricaturesetcaricature.com/article-15873975.html

Analyse du nouveau logo BP

par Alexandra Miranda, Imagesmag, 2000

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A l'occasion du lancement du nouveau logo de la firme BP, en juillet 2000, l'auteur de l'article propose une analyse détaillée de l'image dans sa dimension esthétique, historique et symbolique,  ainsi qu'une interprétation du nouveau symbole.

 

 

Au secours, la gauche revient !

par Ana Oomjola

Jaurès en prière

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QUOI

Le Front national, parti d’extrême-droite français, a sorti en mars 2009 une affiche pour son candidat du Sud-Ouest reproduisant le visage de Jean Jaurès.

Jean Jaurès, assassiné en 1914, est la figure référence du socialisme français. Il est donc vu comme un défenseur des couches populaires qui souffraient de l’exploitation capitaliste. Tribun originaire de Castres dans le Sud-Ouest, il est en France un des pères fédérateurs de la gauche (avant la création spécifique du parti communiste), fondateur du journal L’Humanité.

L’affiche n’est pas rouge (couleur traditionnelle de la gauche), mais rose.Il est choisi ici dans une vue où il regarde le ciel, de façon quasi prophétique et religieuse.

COMMENT

Récupérer pour détourner

Le Front national est en 2009 un parti au chef vieillissant (Jean-Marie Le Pen). Son discours s’est toujours fondé sur la mise en cause des étrangers comme responsables de la crise nationale. A l’heure d’un choc économique mondial provoqué par des malversations financières scandaleuses, se dessine à nouveau une rupture grave entre les populations et des possédants qui n’ont cessé de s’enrichir par des pratiques douteuses et en exigeant des profits toujours plus importants sans redistribution et en délocalisant des entreprises bénéficiaires.

Imitant le candidat Nicolas Sarkozy durant sa campagne électorale, conseillé par Henri Guaino, le Front national récupère alors le leader de la gauche pour s’ériger en défenseur du peuple. Il le fait en donnant une vision religieuse de Jaurès et en mettant en exergue un slogan qui résonne aujourd’hui différemment : « A celui qui n’a plus rien, La Patrie est son seul bien ». Le mot « Patrie », terre des pères, des ancêtres, devient un appel à se souder dans la nation, seul élément protecteur contre les périls mondiaux. Le vivre-en-commun solidaire de Jaurès devient le bastion tricolore contre l’assaut planétaire.

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Là encore, les repères droite-gauche sont bousculés. Cette « Patrie en danger » de la « Terreur » pendant la Révolution française, devient, dans la France occupée en 1940 un des trois termes du régime de Philippe Pétain : « Travail, famille, patrie ».

C’est l’affiche « Patrie » par Bernard Villemot qui sera associée d’ailleurs au petit village de « La Force tranquille » créée par Jacques Séguéla pour François Mitterrand en 1981.

Jaurès est ainsi détourné dans un affichage qui redevient très traditionnel : visage du leader, slogan, identification du parti.

NOTRE ANALYSE

La fin du story-telling et du bling-bling

Pour que le Front national revienne ainsi à une figure tutélaire de la gauche française, même en la détournant, est très significatif des changements à l’œuvre. L’ère du « bling, bling », des top models, des riches déversant leur vulgarité à longueur de reportages sur M6, touche à sa fin. Le « story-telling » consistant à raconter des histoires pour vendre des produits médiatiques se heurte aujourd’hui au mur impitoyable des réalités. L’heure n’est plus à la mise en scène, elle est, comme Obama l’a pressenti, aux comptes à rendre directement à chacune et à chacun. Michelle Obama ne veut plus apparaître dans les magazines pour ses robes, alors qu’elle a toujours travaillé. Elle va servir les soupes populaires, plante bio à la Maison Blanche avec des jeunes et veut agir concrètement.

L’ère de Bush et du mensonge d’Etat soutenu par tous les grands médias des Etats-Unis aboutit à une mise en cause générale. Voilà revenu le temps des mots concrets et de l’action. Le XXIe siècle sera moral. Nous le constatons partout. Ce n’est plus une question d’idéologie (l’environnement dépasse les idéologies), ni de religion (les comportements extrémistes traversent toutes les religions), mais d’une conception individuelle et collective de la justice, d’un pacte planétaire.

Dans ce sens, la piètre récupération du Front national est significative d’un retour vers les questions simples de la richesse et de la pauvreté, du mode de vie, de l’éthique locale et mondiale.

La « crise de l’école » : un « mythe médiatique » ?

Alors qu'en ce mois de mai, l'école revient à la « une » de l'actualité[1], nous nous proposons de faire ici l'analyse de quatre sujets qui nous paraissent[2] assez archétypaux des représentations diffusées sur l'école[3] dans les journaux télévisés du début du XXIe siècle.

 

Les sujets analysés :

QUOI ?

Nous avons pour cela choisi deux sujets de Nabila Tabouri, à savoir, un montage titré Enseignants surnuméraires diffusé le 11 mars 2005 dans le 20 H de France 2 ainsi que le sujet intitulé Parole de profs diffusé dans le 20 H du 21 mai 2003, la veille d'une journée de grèves et de manifestations. En outre, nous avons sélectionné un reportage de Laéticia Legendre titré L'autorité à l'école, diffusé le 4 septembre 2007 dans le 20 H de David Pujadas ainsi qu'un montage sur Le métier d'enseignant et son évolution présenté le 1er septembre 2007 dans l'édition nationale du 12/13 de France 3 dans le cadre d'une rentrée scolaire marquée par la mise en place d'un comité de réflexion sur le métier d'enseignant. Ces quatre sujets nous ont paru représentatifs du regard porté sur l'école et l'Education nationale par les rédactions des grandes chaînes nationales françaises.

COMMENT ?

Nous n'avons pas la prétention dans le cadre de cette étude d'épuiser l'ensemble des représentations véhiculées de cette institution ; il s'agit ici avant tout de mettre en valeur quelques-unes de ces représentations et de proposer des hypothèses permettant de comprendre comment certaines images parfois éloignées de la réalité[4] parviennent à s'imposer dans l'opinion et à influencer le jeu ou le comportement de certains acteurs (gouvernements, syndicats mais aussi élèves et professeurs) dans un contexte où, depuis 2002, de nombreuses réformes ont été proposées par les ministres de l'Education nationale qui se sont succédés.

Pour André D. Robert, ces réformes (décentralisation, suppression des emplois jeunes mais aussi réduction du nombre de postes ou réforme de la carte scolaire...) s'inscrivent dans un système cohérent marqué par l'influence de plus en plus prégnante des théories néolibérales et par le passage d'une orientation libérale de « basse intensité » à une orientation libérale de « haute intensité » [5].

Dès lors, dans ce contexte où se multiplient les attentes vis à vis d'un système éducatif chargé à la fois de former des citoyens, de les préparer à entrer sur le marché du travail, de réduire les inégalités sociales tout en garantissant l'égalité des chances, quelles furent les principales représentations de l'école véhiculées par les chaînes publiques de la télévision française dans les sujets diffusés aux JT ?

NOTRE ANALYSE

L'analyse de ces quelques sujets nous conduit à faire le constat suivant : les représentations dominantes de l'école sont assez fortement connotées négativement, articulées autour de quelques stéréotypes portant principalement sur les élèves[6] et sur le corps enseignant, appuyées sur un passé idéalisé et masquant souvent la diversité des situations ainsi que la complexité de la réalité scolaire.

Le corps enseignant comme symbole d'une école en crise

Dans la majorité des reportages vus et dans le cas des quatre sujets analysés, l'école est présentée comme une institution sinon en crise, du moins en difficulté. Ces difficultés sont incarnées par l'adaptation jugée difficile des enseignants[7] à de nouvelles exigences de la société (et/ou de l'institution) et à de nouveaux publics.

Le sujet intitulé Le métier d'enseignant et son évolution, alternance de commentaires sur images de classe et d'interviews, donne ainsi un certain nombre de statistiques censées dresser un portrait type de la profession (forte féminisation, âge moyen de 42 ans, salaire moyen à l'entrée dans le métier...) et souligne que la dernière réforme date de 1989 (la Loi Jospin) bien que les conditions d'enseignement aient fortement évolué depuis cette date. En outre, ce sujet insiste sur les difficultés des jeunes enseignants en Zone d'éducation prioritaire (ZEP) et sur les problèmes de formation, mais rappelle tout de même la diversité des conditions d'enseignement.

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Caricature de Charb-Crap

Moins contrasté, le reportage titré L'autorité à l'école est consacré à une expérience de permis à point dans un établissement scolaire de la banlieue de Lyon. L'occasion est ainsi donnée à la rédaction de couvrir la rentrée scolaire[8] à travers le thème récurrent d'une école en quête d'autorité. Le présentateur David Pujadas tout comme la journaliste Laéticia Legendre, posent le manque de respect de l'école et de l'autorité comme un fait établi et appuient leurs discours sur le témoignage d'une surveillante de cantine (« l'année dernière, c'était infernal »), sur un sondage dans lequel près de 50% des élèves affirment que les difficultés qu'ils rencontrent sont dues au manque d'autorité de leurs enseignants et enfin sur les témoignages peu explicites d'un élève et d'un expert, Bernard Defrance auteur de Sanctions et discipline à l'école[9].

Le sujet Paroles de profspropose un dispositif particulier : assis en cercle autour d'une table, de jeunes enseignants échangent sur leur métier à la veille d'une journée de grève, sans qu'aucun commentaire journalistique ne soit ajouté. Cependant, le lancement de David Pujadas évoque d'emblée « le malaise enseignant » ; par ailleurs, les propos sélectionnés sont quasiment tous centrés sur la fatigue, la démotivation et la lassitude des enseignants. Dès lors, leurs revendications sont reléguées au second plan et elles apparaissent plus comme la manifestation d'un ras le bol, que comme le fruit d'une analyse lucide de la situation (le dispositif peut d'ailleurs rappeler certaines scènes de fiction évoquant des regroupements d'alcooliques anonymes).

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Une fiction pessimiste sur l'école,
capture d'image du film
La journée de la jupe (Jean-Paul Lilienfeld, 2009)

En outre, dans le sujet titré Enseignants surnuméraires, Nabila Tabouri attire l'attention sur un rapport de la Cour des Comptes qui estime à près de 100 000 le nombre d'enseignants (de « profs ») sans élève. Si la parole est donnée à Patrick Gonthier du SNES qui relativise ce chiffre et tente de décrypter une réalité plus complexe, le sujet évoque le coût de ces « sureffectifs », un « mammouth de l'éducation » qui serait « mal géré » ou encore un « grand gaspillage » reprenant ici les termes utilisés par Le Figaro et par Jacques Marseille. Le lancement de Béatrice Schönberg évoque certes une réalité plus complexe, mais le sujet n'aboutit qu'à la dénonciation de soi-disant sureffectifs dans l'éducation nationale incarnant la mauvaise gestion du système, sans qu'aucun élément d'enquête complémentaire ne permette de donner quelque crédit à ces idées reçues ou au contraire de les remettre en cause.

Notons enfin, que ces représentations assez négatives de l'institution et de ses personnels vont souvent de pair avec une vision idéalisée du passé scolaire[10]. En effet, de manière récurrente, les sujets sur l'école intègrent des images d'archives en noir et blanc montrant des enfants portant l'uniforme, portant un bonnet d'âne, entrant en rang dans des salles de classe où les cours se déroulent « dans un silence absolu » ; autant d'images censées incarner une époque bénie durant laquelle l'autorité du maître était respectée ce qui permettait à l'école de jouer son rôle (une époque « où l'enseignant n'avait aucun doute sur son rôle et sa place dans la société »[11]). 

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Une vision idéalisée du passé scolaire : l'école de la Troisième République

Ainsi, entre manque d'autorité, pertes de repères et démotivation, le corps enseignant symbolise de manière assez systématique un monde scolaire en crise. Comment comprendre la force de ces schémas mentaux, de ces figures récurrentes, souvent négatives et stéréotypées, qui ne présentent finalement qu'un aspect d'une réalité beaucoup plus complexe.

La « crise de l'école » : une construction médiatique susceptible de générer une perte de confiance dans l'institution scolaire et ses personnels

Plusieurs facteurs peuvent permettre de comprendre la domination de représentations plutôt négatives de l'école à la télévision en ce début de XXIème siècle.

Les nombreuses missions attribuées à l'école dans un contexte de difficultés économiques persistante générant le maintien du chômage à des niveaux élevés et la « panne de l'ascenseur social » favorisent la diffusion de discours pessimistes[12] sur l'école qui sont souvent répercutés sans distance par certaines rédactions. Des « intellectuels médiatiques » comme Alain Finkielkraut[13], d'anciens responsables politiques comme Claude Allègre[14] voire certains scientifiques comme Jacques Marseille[15] développent un discours articulé autour de l'idée d'un déclin de l'école républicaine auquel certains faits peuvent sembler donner raison (incapacité de l'école à réduire les inégalités sociales, à réduire le nombre de jeunes sortant sans qualification du système scolaire, nombreux faits divers violents se déroulant dans les enceintes scolaires...). Leur vision décliniste se retrouve ainsi dans le choix des thèmes abordés par les rédactions mais aussi dans le vocabulaire utilisé par les journalistes : ils n'hésitent pas à parler de « crise de l'école », de « grand gaspillage », d'une Education nationale qui serait un « mammouth » mal géré... Ces discours acquièrent d'autant plus de forces et de visibilité dans l'espace public qu'ils trouvent une résonnance parmi les nombreuses publications d'enseignants désabusés, reconvertis ou seulement très critiques qui s'étalent dans les librairies. A l'inverse, des études plus rigoureuses et plus scientifiques dressant des bilans contrastés des évolutions de ces dernières années semblent trouver plus difficilement un écho au-delà des cercles d'initiés.

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Nicolas Sarkozy et son ministre de l'Education, Luc Chatel, à l'issue de la conférence de presse lors de laquelle le président de la République a présenté la nouvelle réforme du lycée (Reuters, octobre 2009)

Ce cadrage dominant est en outre renforcé par le discours de certains responsables politiques au pouvoir. En effet, à de nombreuses reprises, les réformes proposées sont présentées à l'opinion comme nécessaires du fait de certains blocages réels ou supposés d'un système français qu'on se plait à comparer avec des systèmes soi-disant plus performants[16]. La parole de ces responsables politiques s'accorde donc avec les discours sur la crise de l'école pour légitimer les réformes en cours (décentralisation, fermeture de classe, suppression de postes...). Dès lors, on peut considérer que les discours médiatiques analysés sont assez largement contaminés par ces discours politiques[17] ; la phrase de conclusion du sujet du 4 septembre 2007[18] atteste d'ailleurs de la correspondance entre l'angle choisi par le reportage et le choix du gouvernement de faire du respect de l'autorité à l'école une de ses priorités pour l'année 2007-2008.

Enfin, le fait que les regards des rédactions se tournent souvent vers l'école à la veille d'une journée de grève renforce ces images d'un monde en crise, d'un malaise de la profession voire d'un monde qui refuse le changement et les réformes. Conflits sociaux et crise de l'école vont alors de pair et de nombreux sujets insistent sur la récurrence de ce type de journées, sur les désagréments que cela entraine pour les parents voire sur les inquiétudes des élèves[19].

NOTRE CONCLUSION

Difficultés réelles, nostalgie du passé, influence d'idéologues médiatiques et conservateurs, stratégies politiciennes, de nombreux éléments permettent de comprendre les représentations souvent négatives qui sont véhiculées de l'école et de l'Education nationale dans les médias français[20]. Les rédactions semblent d'autant plus enclines à pointer les insuffisances et les échecs de ce système, que les attentes imposées par les politiques et la société à celui-ci sont toujours plus nombreuses et diverses. Force est de constater que la force incroyable des énergies mises chaque jour au service de la réussite individuelle et collective des jeunes écoliers français trouve finalement peu d'écho dans les discours des journaux télévisés ; de même, si quelques exemples de réussite scolaire ont pu être identifiés, ceux-ci sont pratiquement toujours individuels et jugés atypiques.

On peut malheureusement émettre l'hypothèse que ces discours dominants génèrent des effets à la fois sur les élèves et leurs parents (perte de confiance dans l'institution et dans les professeurs ?) ainsi que sur les personnels (sentiment de dévalorisation ?), effets dont on peut estimer qu'ils pèsent sans doute aujourd'hui lourdement sur le fonctionnement même de l'Education nationale. Gageons que nos responsables sauront analyser les effets de ces représentations et s'attacheront à la mise en place d'une politique de sensibilisation et de communication[21] visant à restaurer l'image d'une institution qui constitue encore un des socles sur lequel repose la cohésion de la société française.

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Un regard plus optimiste sur l'école d'aujourd'hui : Entre les murs (Laurent Cantet, 2008)


[1] Voir par exemple la « une » du numéro de Télérama du 21 mai 2011

[2] Le choix a été effectué suite au visionnage d'un grand nombre de sujets portant sur l'école et l'éducation nationale dans le fond de l'INA

[3] Pour une analyse plus générale des discours sur l'école et notamment sur la permanence et la récurrence de la thématique de la « crise de l'éducation », nous renvoyons à Nassira Hedjerassi, Alexia Stumpf, « Discours sur l'école en crise en France : entre médiatisation et résistance », Canadian journal of Education, 29, 1 (2006), p 91-108

[4] Pour une bonne mise au point sur le système d'enseignement et de formation français : Eric Maurin, La nouvelle question scolaire. Les bénéfices de la démocratisation, Paris, Seuil, 2007, 250 p. Voir également Béatrice Mabilon- Bonfils, Laurent Saadoun, L'Ecole en crise ?, Paris, Ellipses, 2008, 172 p et Vincent Troger, Une histoire de l'éducation et de la formation, Éditions Sciences Humaines, 2006, 272 p

[5] André D. Robert, L'Ecole en France de 1945 à nos jours, Grenoble, PUG, 2010, 312 p.

[6] Pour les représentations de jeunes et des élèves, nous renvoyons à notre analyse : « les jeunes à la télévision : de l'âge d'or yéyé aux « sauvageons » ».

[7] Rappelons tout de même ici que les élèves n'apparaissent souvent que comme un décor et que leur parole n'est guère entendue sinon éventuellement comme celle de témoins. Les autres acteurs de l'école (les responsables d'établissement, la hiérarchie de l'Education nationale, les parents d'élèves) sont rarement l'objet de sujets ; ils ont en général le statut de témoins pour les parents d'élèves, de témoins voire d'experts pour les responsables d'établissement et la hiérarchie de l'EN. Les enseignants sont au contraire au cœur de nombreux sujets et il faut souligner que leur parole ne fait pas autorité ; ils n'ont pratiquement jamais le statut d'expert ce que leur rôle de professionnels de l'éducation pourrait pourtant leur conférer.

[8] La rentrée scolaire, la première épreuve du baccalauréat et les résultats du bac constituent quelques-uns des « marronniers » liés au thème de l'école.

[9] Bernard Defrance, Sanctions et discipline à l'école, Paris, La Découverte, 2003, 212 p.

[10] Cette nostalgie de l'école républicaine se retrouve selon Nassira Hedjerassi et Alexia Stumpf dans la diffusion en 2004 du reality showLe pensionnat de Chavagnes: Nassira Hedjerassi, Alexia Stumpf, op.cit.

[11] Le métier d'enseignant et son évolution, INA, JT, FR3, 12/13, 1er septembre 2007

[12] Ces discours anciens remontent à la fin du XIXème siècle et ont été ravivés, notamment à partir du début des années 1980, avec la massification de l'enseignement ; pour une mise en perspective historique des discours sur la « crise de l'école », voir notamment Viviane Isambert-Jamati, Crises de la société, crises de l'enseignement : sociologie de l'enseignement secondaire français, Paris, PUF, 1970, 400 p.

[13] Voir par exemple : Alain Finkielkraut, La querelle de l'école, Paris, Stock, 2007, 228 p. Outre son émission, Répliquessur France Culture, il intervient aussi très régulièrement sur ce thème dans différentes émissions comme il a pu le faire par exemple dans C à dire de France 5 en septembre 2007.

[14] Là encore, les prises de position sont nombreuses ; citons simplement, Claude Allègre, Vive l'école libre, Paris, Fayard, 2000, 281 p.

[15] Historien spécialiste d'histoire économique, invité régulier de l'émission C dans l'air, collaborateur des rédactions du Point, des Echosou de L'Expansion, il a multiplié les critiques sévères envers l'école et le baccalauréat : voir par exemple, J. Marseille, « Le Bac, ce monument d'hypocrisie nationale », Le Point, 12 juin 2008.

[16] L'exemple le plus récent fut le voyage de Luc Chatel au Danemark en pleine rentrée scolaire 2010 ; couvert par de nombreux journalistes, il permit au ministre de mettre en avant son nouveau cheval de bataille : la réforme des rythmes scolaires. Les enquêtes PISA sont aussi chaque année l'occasion pour les rédactions de comparer le système français aux autres systèmes de l'OCDE ; ainsi, alors que la France se trouve plutôt en milieu de classement, un grand quotidien gratuit n'hésita pas à titrer en décembre 2010 en « une » « Bonnet d'âne pour la France ».

[17] Nous renvoyons ici à la thèse de Ludivine Balland, Une sociologie politique de la « crise de l'Ecole » : de la réussite d'un mythe aux pratiques enseignantes, 2009, Paris X Nanterre.

[18] «...se lever dans la classe, cela suffira-t-il à obtenir le respect de l'école et de l'autorité ; c'est pour le gouvernement une des priorités de cette rentrée », INA, JT, FR2, 4 septembre 2007.

[19] Voir par exemple Grève dans l'Education nationale, INA, JT, FR2, 20H, 14 mai 2003. Si cette vision stéréotypée des grèves dans l'Education nationale est omniprésente, il serait cependant intéressant d'évaluer l'écho rencontré par les différents mouvements, les relais que trouvent certaines revendications enseignantes dans les rédactions et le soutien/l'hostilité affichés vis à vis des différents conflits des années 2000

[20] Ce qui n'empêche pas l'existence, plus rare, de sujets, d'articles ou de dossiers donnant une vision contrastée voire positive de l'école comme l'illustre très bien le dernier numéro du Monde de l'Education titré « Vive les profs » qui dresse le portrait de « 10 enseignants heureux dans leur classe », Le Monde de l'Education, mercredi 18 mai 2011

[21] Remarquons que certaines institutions ont mis en place depuis des années des politiques de communication visant à soigner leur image auprès de l'opinion ; l'armée française, qui dispose par exemple de plusieurs services (Dicod, Sirpa) et de milliers de personnes travaillant à l'amélioration de son image, voit ainsi son indice de confiance (qui dépasse les 80% d'opinions favorables) augmenter très régulièrement depuis une quinzaine d'années

 

La légende fait l’image ; l’image fait les fausses légendes

Laurent Gervereau

Un enfant palestinien meurt dans la bande de Gaza, sous les balles israëliennes, près de son père blessé tentant d'appeler au cessez-le-feu. Une photo, diffusée le 30 septembre 2000, montre un jeune Palestinien ensanglanté devant un policier hurlant à matraque. Certains disent que les balles tuant l'enfant sont palestiniennes. On découvre que le jeune homme s'appelle Tuvia Grossman et qu'il est étudiant juif américain.

Voilà bien le temps de la guerre de l'information. Nouveau phénomène dû à la rapidité des communication et la multiplication des médias ? Se rappelle-t-on que lorsque Guernica fut détruit par bombardement allemand, une grande partie de la presse reprit le communiqué des franquistes accusant les républicains d'avoir rasé la ville ?

 

La photographie du saut de Conrad Schumann à la télévision

par Katharina Niemeyer (Université Paris II-Panthéon-Assas / IFP)
VIDEO : http://www.ina.fr/video/CAB99045448/ja2-20h-emission-du-09-11-1999-video.html
Time-Code : 12 :15

Le 9 novembre 1999, lors du 10e anniversaire de la chute du mur de Berlin, la chaîne France 2 montre lors d’un reportage une image immobile du soldat est-allemand. Ce dernier a en effet essayé de fuir l’Est (figure 1). Il s’agit d’une photographie prise le 15 août 1961 et le garde-frontière s’appelle Conrad Schumann. France 2 ne mentionne ni son nom, ni la date de la photographie. Le commentaire qui se greffe sur l’image ne dit rien non plus sur le contexte de cette dernière : « Ce soldat est-allemand qui franchit le mur, son dispositif effroyable avec fils de fer barbelés et grillages électronique […] »[1]. France 2 montre ensuite une personne assise devant un écran de télévision sur lequel le téléspectateur peut apercevoir la scène intégrale sous forme d’une image en mouvement ; Schumann exécute le saut (figure 2).

Le sage vend

par Laurent Gervereau

Une image taoïste d’un sage volontaire pour guider la planète

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Les deux dernières couvertures du magazine américain Life

par Christian Delporte, ImagesMag, 2000

L'analyse des deux dernières couvertures du magazine Life, en 2000, conduit l'auteur à rapprocher deux événements différents en apparence, mais proches dans leur mise en scène. L'auteur aborde ainsi la notion de message.

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Les images de sciences : la couleur des éléments métalliques

par Patrick Callet, École centrale Paris, Secrétaire général du CFC, Centre français de la couleur, ImagesMag, 2000

Comment sont traduites les couleurs des métaux ? les mécanismes complexes qui permettent à l'oeil de les percevoir entrent dans l'ordre du virtuel dès lors qu'ils entrent dans le domaine scientifique, qu'il s'agisse de la grille qui aligne leurs symboles chimiques ou decelle fournie par l'imagerie scientifique virtuelle.

 

 

Les images du Christ

par Alexandra Duchêne, Imagesmag, 2000

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En 2000, l'exposition de la National Galery de Londres sur les représentations du Christ présentait, entre autres, une Crucifixion de Salvador Dali. L'auteur propose une étude du tableau, dans ses dimensions symbolique, historique et spitiruelle.

 

 

Les timbres-poste, matériau de l’histoire

par Michel Coste, chercheur à l'EHESS, Paris, ImagesMag, 2000
Auteur du Panorama des timbres du Musée de la Poste, Paris, www.laposte.fr/musee

A l'occasion de l'exposition au Musée de la Poste à Paris en 2000 d'une partie du travail de recherche sur le timbre-poste réalisé par l'ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, l'auteur retrace l'histoire de ces visuels qui ont nourri l'imaginaire de plusieurs générations et servi les intentions politiques des dirigeants avant d'être remplacés par le téléphone et internet.

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Mode éthique ?

par Julie Despinasse

Publicité magazine, parue en septembre 2012 en France, de la marque italienne Brunello Cucinelli

QUOI ?

Une énigme publicitaire

Voilà une publicité magazine parue en septembre 2012 en France. Elle montre des mannequins femmes et hommes portant des vêtements de la marque italienne Brunello Cucinelli. Ils descendent d'une ville fortifiée datant du Moyen-Age et transformée à la Renaissance, qui doit être Bagnoregio (puisque ce nom est écrit en bas avec de très petits caractères à gauche). Cette photographie prise au soleil couchant avec teintes automnales est surmontée d'une phrase au centre, comme une devise : "L'Etat est la réalité effective de l'idée éthique".

Notons qu'un mannequin est probablement d'origine africaine et une de ses collègues d'origine asiatique.


COMMENT ?

La plus-value de l'imaginaire

Nous serions bien en peine de trouver, parmi les célèbres affiches de Jules Chéret à la fin du XIXe siècle (le propagateur de l'affiche publicitaire en couleur grâce à la chromolithographie), des publicités pour la mode. Et pourtant, Chéret avec ses "chérettes" ne cesse de représenter des jeunes filles fraiches et gaies habillées dernier cri. L'époque n'est en effet alors ni aux grands couturiers stars, ni à l'industrie du luxe.

Dans les années 1950, ce sont encore les modistes ou les magasins de mode locaux (comme ici à Mulhouse) qui sont mis en avant. Le message est direct et clair : la femme sera élégante comme celle représentée dans la publicité.

Publicité de mode, années 1950

Désormais, le paysage a totalement changé. La société de consommation a développé un marché du vêtement considérable avec une accélération des modes. Les habits ne se portent plus pendant des années et toutes les classes sociales (riches ou pauvres) et toutes les populations (villes ou campagnes) sont touchées avec une panoplie de prix très large. La grande force des marques de luxe est d'imposer un savoir-faire artisan des créateurs pour quelques clients à travers la haute couture, qui vend en fait la "griffe" (le nom de la marque) dans le prêt-à-porter et les produits dérivés (parfums, sacs, accessoires...) Des marges financières très importantes sont réalisées uniquement grâce à la plus-value de la marque mais sans relation avec le coût de fabrication du produit. Cela incite évidemment à multiplier les faux de contrebande.


 NOTRE ANALYSE

Les médias, des “fashion victims”
Les marques en plein “charity washing”

Contrairement à d'autres domaines de la consommation, il n'y a pas de remise en cause des marges financières des marques. De plus, même chez les jeunes, le culte de la marque (Lacoste dans les banlieues) plébiscite le secteur. C'est en effet un secteur économique particulièrement important en France. D'abord parce qu'il fait travailler beaucoup de monde avec la tradition bien ancrée de Paris comme plaque tournante (la "mode de Paris" se vendait déjà dans l'ouest américain à la fin du XIXe siècle), même si l'Italie ou les Etats-Unis progressent. Le tourisme (la France étant la première destination touristique au monde) incite à la multiplication des boutiques dans la capitale, transformée en ville-vitrine. De plus, les médias ont de très grandes difficultés à survivre depuis la révolution Internet. Alors, la part dans leurs recettes des budgets de publicité de mode est considérable. Ainsi, Le Monde ou Libération sortent des magazines qui sont de purs prétextes à annonces textiles. Fragiles, ils ne peuvent plus vraiment critiquer ce qui les fait vivre.

La mode est devenue taboue.

Mais le tour de passe-passe d'une plus-value juste due à la griffe va-t-il pouvoir continuer ? Des pays en crise vont-ils encore supporter le coût pharamineux des produits et – pour les moins chers sans griffe, leurs obsolescence due à la mauvaise qualité –, exorbitant pour un budget moyen ?

La question morale se pose.

Voilà ce qui explique les nouvelles tendances publicitaires. Dans tout ce monde du franglais faisant florès, nous avions le "green washing" (se justifier par un affichage écologiste) et le "charity business" (faire de l'argent grâce à la mise en avant de causes caritatives, relançant les carrières des vedettes), désormais s'implante le "charity washing".

Publicité magazine pour la marque Vuitton

Regardons la publicité magazine de la multinationale Louis Vuitton (groupe LVMH). L'actrice Angelina Jolie avec un sac Vuitton, maquillée, est placée sur la barque d'un beau paysage cambodgien (le lieu est noté en petit en bas à gauche). Le "Un seul voyage peut changer le cours d'une vie" (le slogan), laisse supposer qu'elle n'est plus la même depuis son engagement caritatif. L'indécence d'une telle publicité se révèle extrême car tout y est faux : la nature de la représentation comme son sens. Quel rapport entre l'industrie du luxe et le caritatif ? Que fait vraiment cette actrice sur le terrain ? A-t-elle besoin d'un sac de luxe pour aller voir les prétendus "pauvres" (absents de l'image) ? LVMH a-t-il une politique de versement d'argent à des ONG et dans quels buts ? Quelle est la politique sociale et de commerce équitable du groupe ? A-t-on consulté les populations locales ?

En fait, l'industrie du luxe est florissante tandis que la crise précarise des parties importantes des populations. Alors, sembler prendre la défense des pauvres est une façon de devancer les récriminations éventuelles à venir (du type : avec la crise, le luxe est indécent, aussi indécent que la concentration de l'argent dans les mains de quelques-uns). La publicité a ainsi toujours cherché à accompagner les mouvements d'opinion naissants. Cela fut net après les mouvements internationaux en 1968. Alors quand, depuis un an et demi, Laurent Gervereau met en ligne gratuitement la première ébauche de son livre Le Local-global. Changer soi pour changer la planète, la marque Rolex titre pour ses Awards : "Chacun de nous peut changer le monde", cela fait recyclage hâtif (alors que la Rolex est devenue en France synonyme du "bling-bling", l'affichage outrancier et vulgaire de sa richesse au temps de Nicolas Sarkozy). Belle récupération sans citation en tout cas, premier aspect. Second aspect : Rolex aide-t-elle vraiment ces changeurs de monde ?

C'est tout à fait la même chose pour Cucinelli, sauf qu'un palier supplémentaire a été franchi. La marque de mode se permet de donner des leçons d'éthique et de politique (en voulant insinuer aussi son multiculturalisme à travers le choix des mannequins). Terrain glissant. Car il faut être en France, ce pays traumatisé par des siècles de morcellement et de guerres intestines, pour croire aveuglément aux bienfaits par principe de l'Etat central. Aux Etats-Unis, beaucoup de personnes (et pas juste les conservateurs) pensent que le dépérissement de l'Etat est la condition essentielle pour défendre les libertés individuelles. L'Etat central est, au contraire, vu en France comme régulateur et fédérateur. Toute la question d'avenir réside dans son efficacité, sa mobilité, son impartialité et sa capacité à peser sur les choix supranationaux.

Le publicitaire l'associe à l'éthique. Finalement, il rejoint ceux qui pensent que seuls les Etats peuvent réguler les marchés financiers déréglés et apporter de la justice. C'est d'abord ignorer l'action des citoyennes et des citoyens au niveau local et en réseau. Mais, la question principale est autre. Pourquoi vendre des vêtements chers autorise-t-il à faire des leçons de morale ? Cette entreprise est-elle éthique dans son fonctionnement, dans sa hiérarchie des salaires, dans la répartition des bénéfices, dans son rapport avec les sous-traitants, dans son inscription sociale et environnementale, dans le choix même de ses matériaux ? Voilà les vraies informations qu'appelle ce type de réclame.

Si les entreprises de mode, pour conjurer leur futilité, insistent sur des principes, il va falloir que leur communication justifie clairement leur application par elles-mêmes au-delà de tous les lavages "green", "charity", "ethik", sous peine de rapidement être attaquées, pas par les médias probablement mais par les nouvelles possibilités d'expression des consommateurs-citoyens.

Regarder une publicité de vêtement aujourd'hui suppose donc de se poser toutes ces questions fondamentales.

 

Roms = voleurs ?

Par François Robinet, Maître de Conférences en histoire contemporaine à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en- Yvelines.
En partenariat avec l'INA.

Au cœur de l'été 2010, l'attaque d'une gendarmerie par des jeunes gens de la communauté rom a marqué le coup d'envoi d'une forte focalisation des rédactions françaises sur la politique sécuritaire du gouvernement et en particulier sur le sort réservé par ce dernier à la minorité rom ; réunion spéciale à l'Elysée le 28 juillet, discours de Grenoble sur la politique sécuritaire du gouvernement, manifestation de gens du voyage à Bordeaux, démantèlement de camps de Roms : autant de sujets associant les Roms, les gens du voyage, l'insécurité et l'immigration ouvrant ainsi la voie à toutes sortes d'amalgames et de confusions. Dès lors, il nous a paru nécessaire de décrypter cette couverture en tournant notre regard vers un passé proche.

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