REMETTRE EN MARCHE LA PENSEE DE L'HISTOIRE

 Il est urgent de replacer au centre des débats des questions de fond. Nous sommes bercés de nationalisme d'un côté et de radicalisation religieuse de l'autre. Le petit texte ci-dessous explique deux priorités citoyennes aujourd'hui. D'abord, faire de l'Histoire stratifiée pour comprendre nos identités imbriquées en sachant l'histoire de là où nous vivons, de notre région, de notre pays, de notre continent et de notre planète. L'autre priorité consiste à pouvoir trier, identifier, avoir des repères dans le maelström que nous recevons sur nos écrans en apprenant à voir grâce à de l'histoire générale du visuel qui situe les productions dans le temps, la géographie et les supports d'images. Essayons enfin de nous recentrer sur ce qui importe pour notre avenir collectif et non sur les vieilles recettes sources d'exclusion et très peu heuristiques pour les recherches à mener désormais.
La médiocrité politique de notre époque correspond aussi à une sorte d’épuisement scientifique, de renoncement dans certaines disciplines. Partout, dans les sciences humaines notamment, la notion de post-modernisme a été nocive, car elle a correspondu à des perspectives bornées, au sens propre, quand il ne s’est pas agi de l’idée absurde d’un arrêt de l’Histoire et maintenant d’un revival nostalgique détestable bercé par la litanie de l’impuissance.
Il est donc temps de remettre en route la conceptualisation des phénomènes et l’articulation des disciplines. La phase d’uniformisation économique --avec ses lourdes conséquences environnementale et culturelles-- et d’explosion des communications a-t-elle eu sa traduction ? Nous végétons en fait avec des outils inopérants.
Essayons de résumer cela en quelques lignes. La science historique, en France, a été provincialisée par le développement délétère de la notion de « mémoire ». Ce ne fut pas le cas dans de nombreux autres pays. Ici, on a abouti, d’une part à une instrumentalisation de l’Histoire pour des intérêts communautaristes, d’autre part à une sorte d’Histoire au second degré accrochée à un phénomène du XIXe siècle : le « roman national ». Pour sortir de cette impasse, il importe donc désormais de substituer clairement au slogan « devoir de mémoire » celui de « besoin d’Histoire », car la mémoire est subjective et risque de diviser, quand l’Histoire rassemble autour d’études critiques vérifiables permettant les remises en cause.
Et ce n’est pas juste une question de slogan, mais la nécessité globalement de relancer la machine à penser et à inventer. Pour l’Histoire, nous avons besoin d’ouvrir de toute urgence les perspectives tant géographiquement que concernant les objets d’étude. Géographiquement d’abord, partout les réalités sont locales, régionales, nationales, continentales et terrestres. En conséquence, il importe de développer de l’Histoire stratifiée. Voilà l’approche cohérente, pour toutes les périodes. Ce ne peut plus être, ni une seule Histoire nationale, ni même une Histoire globale : nous comprenons que ce cadre géographique imbriqué est le seul adapté. Pour la pédagogie aussi : un enfant a besoin de connaître le passé de là où il habite, de sa région, de son pays, de son continent et de la Terre.
Cela se complète d'avancées thématiques complémentaires, comme la voie considérable ouverte déjà par tant de pionniers qui est celle d’une Histoire des échanges, des circulations, des interactions, des rejets et des oppositions (armées souvent mais pas seulement), des gender studies très développées, des travaux sur des groupes sociaux ou --plus récemment-- l'Histoire longue revue sous le prisme de l'écologie.
A cette ouverture structurelle, s’ajoute une nécessaire ouverture concernant les objets d’étude. L’Histoire est une reconstruction problématique du passé. Elle pense le passé inévitablement en fonction des réalités présentes. Voilà pourquoi il est temps de développer une branche particulière de l’histoire culturelle et de l’histoire globale (en la développant aussi de manière stratifiée) : l’Histoire du visuel.
La production visuelle humaine est considérable. Avant les premières traces écrites, elle est un témoignage essentiel, un « reste » précieux. Elle accompagne plus tard abondamment l’écrit (les pyramides, les monnaies ou la construction iconographique des cathédrales) et, à l’heure des 3 époques des images industrielles à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui (l’ère du papier, celle de la projection et celle de l’écran), elle a explosé en nombre de façon exponentielle, souvent accompagnée d’ailleurs d’écrits ou de sons.
Comment penser que ces sources ne soient pas objets d’interrogations et de connaissances ? En termes pédagogiques, apprendre à voir est-il moins important qu’apprendre à lire ? En terme de recherche, peut-on s’en tenir disciplinairement à des « histoire de l’art » ou des « histoire des arts » et peut-on séparer cela de la question des médias ?
C’est absurde évidemment. Il est temps de faire sauter les petits pré-carrés ridicules intellectuellement. Non pas en niant l’art ou les arts comme phénomènes, mais en arrêtant d’appliquer ces notions inventées en Europe à des hommes préhistoriques qui n’étaient pas dans cette problématique, ni d’ailleurs les Aborigènes ou nombre des fabricants de cartes postales, par exemple.
Parce que nous sommes dans l’ère du cumul (recevant partout sur le même écran des images fixes ou mobiles correspondant à toutes les époques, tous les supports et toutes les civilisations), il faut scientifiquement traiter l’ensemble de ce qui a été et est produit, de manière à donner des repères dans le temps, dans l’espace et par support, de manière aussi à caractériser ce qui relève de l’esthétisation de l’utile et ce qui relève de l’art, des arts, de manière à comprendre également les vecteurs des images et des images artistiques.
Ainsi --disons-le avec force-- repenser aujourd’hui la science historique nécessite de développer prioritairement à la fois une Histoire stratifiée et une Histoire générale du visuel (avec des ouvertures thématiques). Etre ambitieux, c’est répondre aux réalités planétaires de notre époque et aux attentes pédagogiques considérables partout.