FOCUS

LE TEMPS DE LA DEQUALIFICATION

L’accumulation planétaire d’images, texte et sons et leur circulation exponentielle ont plusieurs conséquences directes. Les plus évidentes sont l’obsolescence généralisée et la déqualification avec perte de tout repère. D’autant que notre ubiquité constante ne s’est pas accompagnée d’un effort éducatif à tout âge pour offrir des bases en histoire du visuel et des méthodes d’analyse. Elle ne s’est pas non plus accompagnée d’efforts pour multiplier les médias-relais, les médias intermédiaires, géographiques ou thématiques qui trient et proposent entre les milliards d’expressions individuelles et les médias minoritaires dans lesquels les mêmes informations très restreintes et les mêmes personnages tournent en boucle.

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HISTOIRE NATIONALE, HISTOIRE GLOBALE, HISTOIRE STRATIFIEE

Il est toujours très difficile d’expliquer les basculements. Pourquoi des notions cachées, des pensées invisibles et méprisées surgissent soudain comme des évidences collectives. Prenant de l’âge, je devrais avoir du recul sur cela et des réponses éclairantes, mais non. Il s’agit d’un sujet de recherches bien mystérieux, en tout cas pour moi. Benjamin Stora, lors d’un entretien dans l’émission [decryptcult] visible sur ce site, expliquait que l’exposition La France en guerre d’Algérie en 1992 au Musée d’histoire contemporaine constitua un tournant dans la recherche et la compréhension des événements. Pourtant, cette exposition et l’important ouvrage qui l’accompagnait se déroula dans un silence médiatique quasi-total (hormis un article dans le journal Le Monde qui expliquait qu’il ne fallait pas faire d’exposition ambitieuse quand on n’avait pas les mêmes espaces que le Centre Pompidou…). A partir de 2002, tout le monde cependant courait après le livre et la guerre d’Algérie occupait des médias étonnés qu’on n’en parlât point suffisamment.

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HISTOIRE NATIONALE, HISTOIRE GLOBALE, HISTOIRE STRATIFIEE

Il est toujours très difficile d’expliquer les basculements. Pourquoi des notions cachées, des pensées invisibles et méprisées surgissent soudain comme des évidences collectives. Prenant de l’âge, je devrais avoir du recul sur cela et des réponses éclairantes, mais non. Il s’agit d’un sujet de recherches bien mystérieux, en tout cas pour moi. Benjamin Stora, lors d’un entretien dans l’émission [decryptcult] visible sur ce site, expliquait que l’exposition La France en guerre d’Algérie en 1992 au Musée d’histoire contemporaine constitua un tournant dans la recherche et la compréhension des événements. Pourtant, cette exposition et l’important ouvrage qui l’accompagnait se déroula dans un silence médiatique quasi-total (hormis un article dans le journal Le Monde qui expliquait qu’il ne fallait pas faire d’exposition ambitieuse quand on n’avait pas les mêmes espaces que le Centre Pompidou…). A partir de 2002, tout le monde cependant courait après le livre et la guerre d’Algérie occupait des médias étonnés qu’on n’en parlât point suffisamment.

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La fin de la vérité ?

Les événements récents (l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis), succédant à tant d’autres convergents, nous conduisent à interroger le statut de la véracité des faits à l’ère du cumul médiatique. La notion de « vérité » est mise à mal par trois pratiques : la pratique (religieuse ou idéologique) qui postule qu’une seule vérité choisie est la bonne en excluant les autres par principe ; l’usage du mensonge comme outil de base cynique pour arriver à ses fins ; le doute et le questionnement scientifique des faits.

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ET LA CULTURE ?

Lisez cette synthèse pour comprendre l'absence aberrante de la culture dans la campagne électorale française, les questions de définition essentielles pour couvrir le territoire culturel de chacune et chacun au quotidien et les enjeux locaux-globaux, le malaise profond des actrices/teurs du champ culturel et des savoirs (qui ne sont plus des modèles sociaux) et les pistes pour transformer un ministère en déshérence :

Nous sommes partis dans les soubresauts –seconde par seconde-- des aiguillons tweetés par une actualité politique où l’obsolescence programmée règne. Immigration, identité, chômage, les pics d’attention apparaissent au fur et à mesure de formules choc. Il est cependant un domaine qui indiffère complètement depuis des années : la culture. Pourquoi ?

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REMETTRE EN MARCHE LA PENSEE DE L'HISTOIRE

 Il est urgent de replacer au centre des débats des questions de fond. Nous sommes bercés de nationalisme d'un côté et de radicalisation religieuse de l'autre. Le petit texte ci-dessous explique deux priorités citoyennes aujourd'hui. D'abord, faire de l'Histoire stratifiée pour comprendre nos identités imbriquées en sachant l'histoire de là où nous vivons, de notre région, de notre pays, de notre continent et de notre planète. L'autre priorité consiste à pouvoir trier, identifier, avoir des repères dans le maelström que nous recevons sur nos écrans en apprenant à voir grâce à de l'histoire générale du visuel qui situe les productions dans le temps, la géographie et les supports d'images. Essayons enfin de nous recentrer sur ce qui importe pour notre avenir collectif et non sur les vieilles recettes sources d'exclusion et très peu heuristiques pour les recherches à mener désormais.
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MEDIA-TERRORISME ET CONTENTION MEDIATIQUE

Le 11 septembre 2001 a inauguré une nouvelle ère dans le terrorisme. Certes, le terrorisme, depuis les anarchistes au XIXe siècle, a toujours cherché à frapper en visant des symboles. Mais le 11 septembre a montré une construction médiatique des événements : une scénarisation. L’aspect filmique du 11 septembre avec un scénario hollywoodien et des événements successifs fut frappant. D’autant plus frappant d’ailleurs que les images furent particulièrement « pauvres », peu cinématographiques, agitant fortement les imaginaires par absence d’images.

Ce fut le cas des attaques à Madrid, à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher, ou le 13 novembre 2015 à Paris. Choisir le 14 juillet, Nice, ville internationale, et rouler sur les spectateurs du feu d’artifice relève de la même logique : prendre les médias à la gorge par la construction d’une surenchère de l’horreur dans un contexte symbolique fort. Et les choses s'enchaînent où tout peut être récupéré, notamment le plus spectaculaire comme égorger un prêtre de 86 ans dans son église.

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ANALYSER L'IMAGE PUBLICITAIRE

Souvent dépréciée et perçue comme l’emblème du pouvoir de la société de consommation, la publicité agrège des croyances dont l’impétuosité semble inédite. Une mythologie autour du caractère subreptice et des facultés manipulatoires de la publicité persiste depuis sa création, alimentée par les discours anti-publicitaires contemporains, mais également par les traditions théoriques focalisées sur le caractère insidieux des logiques marchandes et la dépravation culturelle qui en résulterait. A l’autre extrémité, on la perçoit parfois comme un témoin privilégié de la société et ses évolutions, ou encore le siège d’une créativité débordante, à la lisière de l’art.

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L’ANACHRONISME COMME OUTIL PEDAGOGIQUE

L’histoire du visuel est devenue une priorité absolue dans l’enseignement pour donner des repères dans la confusion du tout et n’importe quoi qui nous assaille sur les écrans : avoir des bases pour qualifier les images, les identifier. Ceci posé, profitons de l’actualité pour aborder ce qui est devenu une difficulté dans la plupart des musées de beaux-arts : l’incapacité pour un public jeune et moins jeune de comprendre la quasi-totalité des œuvres anciennes, de peinture religieuse ou profane.

Prenons deux exemples récents. A l’heure du marketing muséal où un peu d’impressionnisme, un peu de sexe ou de violence, un peu de Picasso fabrique des manifestations qui sont souvent des opérations de com’ plus que des pensées visuelles (et encore moins l’occasion d’avancées scientifiques), il reste heureusement ce que nous pourrions appeler des manifestations « courageuses ». De celles dont on ne peut attendre de drainer les foules mais qui éclairent des artistes oubliés ou traitent de sujets stimulants.

Nous aurions pu parler ici de beaucoup d’opérations de qualité sur tout le territoire. La sortie de deux livres aux éditions Somogy, de ces « bottins » de papier, de ces « sommes » difficilement transportables, de ces objets  matériels accumulant les recherches, nous donne l’occasion de souligner une résistance des savoirs utile. D’abord, l’ouvrage sur l’œuvre de Yoko Ono à l’occasion de l’exposition au Musée d’art contemporain de Lyon. Yoko Ono était une artiste liée au mouvement Fluxus. Elle réalisait des happenings bien avant de rencontrer John Lennon (qui d’ailleurs l’a rencontrée lors de l’inauguration d’une exposition dans une galerie). Elle fut aspirée par la légende tragique, quand elle ne continue pas d’être regardée comme la cause de la séparation des Beatles : bref, une hyper célèbre inconnue.

Faire un livre et une exposition (les deux ont leur utilité spécifique) permet alors d’éclairer et de découvrir le travail de quelqu’un de secret n’ayant cessé en fait d’interroger son époque. Pour le comprendre et éviter de passer rapidement face à des œuvres pouvant être regardées comme des gags ou des installations absconses, un double mouvement est nécessaire. D’abord rappeler les raisons de l’œuvre et le contexte dans lequel elles ont été réalisées. Ensuite probablement utiliser des exemples familiers à un jeune public, ou ceux d’un moins jeune public, pour traduire ces œuvres dans la culture visuelle contemporaine.

Certes, le plaisir d’un contact direct dans les musées avec l’organisation visuelle des expositions reste fondamental. Mais il est nécessaire d’intégrer le fait que, pour certains publics, l’accompagnement est indispensable sous peine de passer à côté de toute compréhension et de toute émotion. Il se fait en deux temps : l’immersion propre à la contextualisation et la traduction avec une transposition à travers des représentations connues, une forme de « traduction » généralement anachronique.

Avec notre second exemple, la chose est encore plus criante. Le Musée du Louvre consacre en effet une manifestation à un artiste très méconnu du grand public et fort oublié : Hubert Robert. Un ouvrage apporte un savoir scientifique très utile, un ouvrage courageux (même si la maquette et l’organisation traditionnelle le rend plus rébarbatif d’aspect). L’exposition est la plus importante rétrospective de cet artiste de la fin du XVIIIe siècle depuis très longtemps. C’est fort louable, car qui s’intéresse à Hubert Robert aujourd’hui ? Or il s’agit d’un artiste important visuellement et intellectuellement.

Là encore, immersion et transposition sont nécessaires. Elles devraient d’ailleurs  probablement gagner les musées de beaux-arts, non pas systématiquement pour toutes les œuvres mais avec des points de focalisation, des développements spécifiques sur une pièce particulière (faisant ainsi comprendre ce qui pourrait être réalisé sur d’autres). Prenons le Corridor de la prison Saint-Lazare appartenant aux collections du Musée Carnavalet, peint par l’artiste prisonnier en 1794. Il en existe deux versions (l’autre est à l’université de Stanford). Elles sont très difficiles à reproduire à cause de ce rapport entre l’immense couloir sombre et la trouée de lumière du fond.

D’abord, il faut donc contextualiser et parler de la réclusion d’Hubert Robert. Pourquoi est-il prisonnier ? Et comment vit-il ? Il faut expliquer alors ce qu’est ce « lugubre corridor » et la précarité de la situation. Visuellement, les choix du peintre sont essentiels. Certes, ils peuvent être comparés à d’autres de ses tableaux (les grottes). Mais surtout il faut en faire comprendre le vertige : le principal sujet du tableau est un plafond, un immense plafond sombre avec une petite lueur de fond. Les personnages ne sont qu’éléments superfétatoires, anecdotes impuissantes qui s’agitent. Des plans de films (tels les plafonds bas dans Citizen Kane d’Orson Welles) peuvent aider à saisir la contre-plongée fermée. D’autres vues de réclusions et d’autres utilisations symboliques de la lumière permettent de montrer l’aspect sensible de quelqu’un qui ne sait pas quel sera son sort, en décrivant les lieux de l’enfermement, de la coupure au monde, au temps et à l’espace. Disons-le, trois ou quatre tableaux seraient ainsi isolés et documentés par divers biais et divers types d’œuvres ou d’images, cela donnerait une autre dimension et ouvrirait l’exposition. Dans l’ouvrage aussi, l’aspect lénifiant du catalogue au sens ancien du terme, avec ce long défilement de notices, mériterait d’être rompu avec quelques dossiers en rupture avec une maquette beaucoup plus dynamique et des vues diverses permettant de saisir la richesse visuelle et sémantique des œuvres choisies.

De surcroît, le travail d’Hubert Robert se révèle très diversifié. Il est le peintre du basculement entre deux époques, descriptif et quasi photographique pour des non-sujets dans la peinture traditionnelle comme plus tard Edward Hopper (les barreaux d’une fenêtre de prison) ou ce que la photographie d’extérieur apportera : du détail, du rien comme les remblais des premières photographies de la guerre de Crimée. Mais Hubert Robert est aussi un fantastique visionnaire (l’incendie de Londres), un poète des ruines bien sûr (la « poétique des ruines » décrite par Denis Diderot), un génie du passage du temps, avec des individus absorbés par les paysages, des cadrages multiples comme dans Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome en 1764 (du Musée de Valence, qui a régulièrement célébré Hubert Robert).

Nous n’avons décidemment pas épuisé le sujet avec les quelques pistes esquissées. Voilà donc un peintre important qui mérite d’être « accompagné ». En effet, sa facture et les sujets représentés sont loin de l’univers visuel contemporain. Il serait dommage cependant de ne pas aider à passer la barrière des siècles pour saisir l’importance et la variété de son œuvre. Hubert Robert a tant de choses à nous montrer. Cela peut être directement grâce à l’exposition actuelle du Louvre, indirectement par le livre, ou parce qu’on prend la peine de tenir le visiteur par la main pour l’ouvrir à des perspectives insoupçonnées. A notre époque où nous basculons d’un monde à l’autre, plus que jamais, Hubert Robert nous parle de lui, de son époque mais aussi de messages universels qui nous touchent et font sens maintenant. Passons le temps avec Hubert Robert !

 

 Hubert Robert, Corridor de la prison Saint-Lazare,  peinture à l'huile sur toile, 1794 (Collection Musée Carnavalet, photo X-DR)

LES TROIS PRIORITES DE L'URGENCE MEDIATIQUE

Etrangement, même si beaucoup de décryptages sont désormais réalisés, de grands chantiers structurels ne sont ni clairement identifiés, ni ouverts. Voici résumées trois priorités :


- d'abord, L'OUVERTURE DE PLATEFORMES D'INFORMATION INTERMEDIAIRES. Par des initiatives privées ou publiques, développer des portails d'infos thématiques ou géographiques qui trient parmi la masse de ce qui est émis et proposent des sélections. Aujourd'hui, avec le grand écart local-global, le gouffre entre des médias traditionnels hyper sélectifs par nature et les millions d'infos émises est devenu insupportable. Ces médias traditionnels auraient d'ailleurs tout à gagner de telles plate-formes et devraient en organiser. Voilà un impératif démocratique essentiel, sous peine d'un décrochage, d'un morcellement médiatique. Sous peine aussi que le TEMPS DE L'IGNORANCE SOIT LE TEMPS DE LA MANIPULATION GENERALISEE. Jamais en effet l'oubli ne fut aussi rapide : les gommages de personnages sur les photos des soviétiques ne sont rien par rapport au pillage actuel d'idées et d'oeuvres ou la disparition totale de personnages.


- ensuite, il faut aborder une question de fond : la nécessité ou non d'un SERVICE PUBLIC. A part le Journal officiel, cela ne concerne pas les journaux mais les radios, les télévisions et les sites Internet. Quel rôle doit jouer ce service public qui puisse constituer une plus-value spécifique par rapport au privé ? Quel mode de financement quand, en France, la redevance apparaît comme un impôt fort inégalitaire ? Quel lien entre des médias locaux et nationaux ? A l'heure des groupes multimedias, comment organiser une offre publique cohérente ? Quelle doit être la part des créatrices/teurs et des savant(e)s comme modèles publics ?


- enfin, il est temps de comprendre que nous sommes entrés dans une GUERRE MONDIALE MEDIATIQUE. La publicité et la propagande sont partout, souvent déguisées en communication soft comme le placement de produits dans des films ou le financement de sondages et de scientifiques pour démontrer les idées que l'on veut faire avancer. Les exemples les plus énormes furent le mensonge d'Etat au sujet de l'Irak du gouvernement des Etats-Unis ou les meurtres perpétrés par des marques commerciales au nom de l'emploi alors que la nocivité des produits est avérée. Il importe alors d'obliger à sourcer. C'est l'affaire autant d'une autorité de régulation que d'associations. Qui finance quoi ? Qui travaille pour qui ? Les lobbies sont inévitables mais il faut qu'ils apparaissent clairement ?

En conclusion, il est stupéfiant que, dans notre univers de l'ubiquité médiatique, APPRENDRE A VOIR ne soit pas devenu une priorité aussi importante qu'apprendre à lire. Avoir des repères en histoire générale du visuel et des outils d'analyse d'images est indispensable à tout âge. Rassembler les ressources éparses sur le Net et les organiser avec une délégation interministérielle (pour éviter d'avoir les logiques de l'éducation d'un côté et de la culture de l'autre) devrait permettre de sortir de l'émiettement actuel qui coûte très cher et est inefficace parce que sans aucune coordination. Quel gouvernement aura enfin la lucidité de placer l'apprentissage des images (toutes les images, médias comme arts, car elle sont mélangées) comme priorité absolue ?