• Pierre Laborie, important défenseur du "besoin d'Histoire", d'une Histoire interrogée

    Pierre Laborie est mort à Cahors le 16 mai 2017. Le numéro 6 de [decryptcult] fut consacré à "L'Histoire instrumentalisée ?". Il s'ouvrait par un entretien avec Benjamin Stora sur "L'Histoire face au danger des querelles de mémoires". Et Pierre Laborie avait accepté d'y parler de "La Deuxième Guerre mondiale déformée par l'anachronisme ?". Cet historien scrupuleux a réalisé en effet le travail de référence sur l'imaginaire social en France de l'avant Deuxième Guerre mondiale à l'après, basé sur des milliers d'heures de recherches. Dans cet entretien, il insistait sur l'importance du travail d'histoire et --au temps de la "mémoire" triomphante-- des "mémoires" matériaux pour les études historiques. Souvent pillé, rarement cité, écoutez donc ou réécoutez ce grand Monsieur modeste, ce grand travailleur méticuleux à la pensée puissante vous dire l'exigence du travail historique, à l'inverse d'un marketing à la mode --pour des raisons commerciales-- basé quelques formules provocatrices non étayées. Merci Pierre : [decryptimages] est honoré d'avoir pu recueillir tes analyses.

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  • Hergé entre au palais

    Hergé au Grand Palais à Paris, c’est une scène digne du Sceptre d’Ottokar. L’auteur lui-même ne l’aurait pas cru : exposer sur les murs où Picasso ou Monet ont été présentés…

    Décryptons un peu la chose. Ou essayons. En commençant par réfléchir à l’usage du mot « décryptage » lui-même.

    Ce mot « décryptage » connaît une vogue insensée. A mesure que nous recevons des tsunamis d’informations mélangées, seconde après seconde, désormais tous les médias décryptent. A croire d’ailleurs que tout est codé et que nous vivons dans un monde d’espions. Pas étonnant ainsi que les théories du complot fassent florès. Un des effets positifs cependant réside dans le fait que désormais, parmi tant de décryptages qui n’en ont que le nom, s’est produit un saut qualitatif avec de réelles enquêtes et de réels travaux étayés.

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  • L’histoire mondiale des images, s’initier en 10 étapes-repères

    Nous vivons désormais partout sur la planète dans l’ubiquité permanente entre ce que nous voyons directement et ce que nous voyons indirectement (généralement par écran interposé). Comment alors penser que ce monde des images n’ait pas transformé profondément le fonctionnement des sociétés humaines et les imaginaires individuels dans notre réalité locale-globale ? Voilà pourquoi, à tout âge, il est devenu primordial de se situer dans le déversement incessant de tout et n’importe quoi, d’images, textes et sons que nous ne savons pas qualifier. Les repères en histoire générale de la production visuelle humaine sont devenus ainsi la base de savoirs indispensables si nous voulons échapper aux sociétés du contrôle et à l’instrumentalisation pour des raisons commerciales ou idéologiques.  Au XXIe siècle, apprendre à voir est devenu un impératif civique, autant qu’apprendre à lire. Cette exposition apporte des repères dans le temps, dans l'espace et sur les supports d'images. Elle est la base de nombreux développements possibles et peut se compléter par le livre (disponible sur www.lulu.com ).

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  • Carambolages : fertilité visuelle ou accident muséographique ?

    L’exposition lancée en mars 2016 au Grand Palais à Paris avec un catalogue-objet constitue un cas de figure passionnant. Nous l’avions évoquée avec son commissaire Jean-Hubert Martin dans l’émission [decryptcult]. Elle est en effet très révélatrice de beaucoup d’aspects concernant l’usage des expositions aujourd’hui comme celui de notre univers d’images et des pratiques de recherche et d’éducation.

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  • Cabu, Charb, Tignous, Wolinski

    En souvenir de Cabu et des membres de la rédaction de Charlie hebdo assassinés en ce jour, quelques images de Cabu invité de l'émission [Decryptcult] il y a presque un an jour pour jour. 

     

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« Le Musée imaginaire de TIM »

Tim ou le pouvoir du dessin de presse (2)

La référence aux maîtres du passé : un exercice que l’on retrouve au musée et dans la presse

par Stanislas Colodiet (Science Po Paris / Sorbonne Paris I)

La question du pastiche, de la parodie et, en général, de la référence aux chefs d’œuvres du passé est bien étudiée par les historiens de l’art. Elle a été popularisée auprès du grand public à travers plusieurs expositions avec, par exemple, les manifestations Copier créer : de Turner à Picasso, 300 œuvres inspirées par les maîtres du Louvre au Musée du Louvre (1993) ou encore Picasso et les maîtres au Grand palais (2008). Jean Pierre Cuzin, commissaire de l’exposition du Louvre souligne l’importance du dialogue intergénérationnel chez les artistes :

« On peut résumer en reprenant les deux termes qui servent de titre l’exposition : copier avant de créer, puis copier pour comprendre, puis : copier, c’est déjà créer (en introduisant la petite variante copier pour manger). L’équivalent suivant sera : copier c’est citer. On pense à Dada, aux surréalistes et à beaucoup de créations contemporaines. L’œuvre fidèlement copiée, ou une photographie qui en tient lieu, se trouve mise en situation, dépaysée. On pourra dire encore, copier c’est utiliser (les dérivations publicitaires, les dérives politiques) ; copier c’est déformer (les transformations dérisoires, les succès comiques faciles) ; copier, c’est détruire, toute une partie de l’art du XXe siècle. »[1]

La citation est aussi un procédé tout à fait classique dans le dessin de presse. Les caricaturistes sont nombreux à faire appel à notre culture visuelle collective pour évoquer un fait d’actualité. Ainsi, souvent à notre insu, ils s’appuient sur des images universellement connues pour faire passer un message. On retrouve, par exemple, régulièrement des interprétations de la Vénus de Milo dans les journaux, où l’absence de bras de la statue symbolise une situation politique de détresse. Cet article est consacré à ce musée imaginaire en papier journal que nous tenons quotidiennement dans nos mains.

 

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Figure 1. Louis Mitelberg, Avant 1958, Crayon, plume et encre de Chine sur papier, BnF Est B-1000 Fol

Le pastiche et la parodie dans la presse

Au XIXe siècle nait un genre particulier dans le dessin de presse, il s’agit de la tradition des salons comiques qui tournent en dérision les œuvres exposées :

« On attribue à Baudelaire le premier Salon comique paru en 1846 chez Charpentier. Ces livrets publiés par les journaux, ou isolément, connurent à partir de cette date un grand succès. Cham s’en fit une spécialité. Il s’agissait de prendre à parti chaque tableau à succès et d’en faire une parodie très sommaire par un croquis caricatural et un quatrain ridicule. » [2]

L’objectif des salons satiriques est la dégradation de l’œuvre ou le style d’un artiste est tourné en dérision. Par exemple, dans le pastiche de l’Olympia de Manet, Cham exagère la place accordée au chat dans le tableau. Cette tradition est toujours vivante comme en témoigne le compte rendu de l’exposition Keith Haring par Cabu dans Charlie Hebdo au mois de mai 2013.

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Figure 2. Cham, Caricature de l’Olympia de Manet, publié dans Le Salon comique, juin 1865

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Figure 3. Cabu, Keith Haring par Cabu, publié dans Charlie Hebdo, 22 mai 2013

Toutefois, la citation d’un tableau n’est pas toujours réalisée à des fins satiriques qui ont pour objectif l’attaque directe du référent. Il peut s’agir du réemploi d’une image de référence modifiée par substitution des personnages à des fins comiques et/ou narratives. Le détournement fonctionne comme un collage qui reviendrait à découper des portraits de responsables politiques et à les coller sur une reproduction d’un tableau célèbre en place des visages des protagonistes.

DG et K II

Figure 4. Louis Mitelberg, Les joueurs de cartes d’après Cézanne, 10 mars 1960, Estampe, lithographie, BnF Est B-1000 Fol

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Figure 5. Paul Cézanne (1839-1906), Les joueurs de cartes, entre 1890 et 1895, Huile sur toile.

 Alain Deligne fait la distinction entre les termes de pastiche (imitation d’un style) et de parodie (reprise d’une œuvre d’art avec légères transformations)[3]. Alors que la dérision d’une œuvre d’art est la finalité du pastiche, la parodie fonctionne différemment : l’œuvre d’art détournée devient un véhicule qui sert un propos qui dépasse le référent.

TIM et les maîtres

Parmi les petits maîtres du dessin satirique, il en est un qui est passé maître dans l’art de la citation artistique, il s’agit de TIM (Louis Mitelberg). Au sein des fonds du dessinateur légués à la BnF[4] environ cent-quarante œuvres d’art détournées signés TIM d’après une soixantaine d’artistes différents ont été identifiées[5]. Les dessins sont, en majorité réalisés entre l’entrée de TIM au magazine l’Express en 1958 (il inaugure la série avec un portrait d’André Malraux en Joconde en janvier 1959) et la fin de la carrière de TIM. La citation y fonctionne selon différentes modalités : le pastiche d’un style, le détournement iconographique d’une composition ou encore la représentation d’un musée dans lequel TIM dessine des œuvres d’art qui sont au cœur de la narration. Il existe alors dans le dessin de TIM une relation complexe entre citation et création où s’entremêlent des emprunts stylistiques à d’autres artistes et les qualités intrinsèques de son dessin.

Budget militaire

Figure 6. Louis Mitelberg, Budget Militaire d’après Giacometti, publié dans L’Express en novembre 1969, Plume et encre de Chine sur papier, BnF Est B-1000 Fol Au dos : Tampon l’Express « 13 novembre 1969 ». Personnage : Michel Debré.

Il est nécessaire de préciser quelle est la démarche de TIM lorsqu’il cite une œuvre d’art ou un artiste. Si TIM nomme de manière univoque « pastiche » ses détournements d’œuvres d’art, ils fonctionnent selon des mécanismes multiples. Dans la revue Ridiculosa n°3 consacrée aux « pastiches et parodies de tableaux de maitres », Christian Moncelet détaille les nuances de ce que Gérard Genette nomme « hypericonicité » :

« Au début de chaque analyse d’une variation, d’une création au second degré, se pose le problème de l’ambiguïté de la référence/ révérence. Quel degré d’impertinence y a-t-il dans l’utilisation d’une œuvre canonique à d’autres fins que celles assignées par son créateur ? »[6].

L’irrévérence est souvent absente des pastiches de TIM qui ne se situent pas dans la tradition des salons satiriques. Ses dessins expriment au contraire sa passion sincère pour les maîtres de l’histoire de l’art. Dans un carnet de croquis datant 1970, TIM écrit : « En dessinant même dans les journaux je ne me sens pas exilé du monde de l’art »[7]. On remarque enfin que TIM propose un « contrat de lecture » dans la mesure où il légende souvent ses dessins « D’après untel » et signe. TIM donne donc un indice qui permet d’identifier le référent, le nom de l’auteur. La situation d’énonciation est donc double : TIM s’exprime en même temps qu’il parle emprunte la voix d’un autre.

Le détournement comme stratégie de représentation

Le dessinateur de presse est un éditorialiste, chacun de ses dessins pense. La difficulté affrontée à chaque dessin par un caricaturiste est d’arriver à condenser sa pensée en une seule image qui soit lisible par le lecteur, il doit également être capable de surprendre, de faire rire ou encore parfois de provoquer. La citation est une solution qui offre plusieurs avantages.

Tout d’abord, la référence à l’histoire de l’art est une manière d’acquérir la sympathie du lecteur. Elle est flatteuse, car elle témoigne à celui qui a su identifier la référence qu’il dispose d’une culture suffisamment complète pour comprendre ce dessin à clef. L’histoire de l’art est donc proposée comme sujet de discussion entre deux inconnus, le dessinateur et le lecteur, qui se rencontrent pour la première fois.

Ensuite, la reprise d’une œuvre d’art dans le dessin de presse produit un effet comique qui nait du décalage entre le tableau, auquel on reconnaît souvent une certaine sacralité, et l’actualité. Le détournement du chef d’œuvre représenté avec les moyens sommaires de la caricature peut être considéré comme une dégradation amusante de l’œuvre. Le réemploi politique des chefs d’œuvre est une forme d’anachronisme comique. L’actualité travestie provoque le rire.

De Gaulle II

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 7. Louis Mitelberg, d’après Rembrandt, entre 1961 et 1962, Plume, pinceau et encre de Chine sur papier, BnF Est B-1000 Fol.

La référence à une œuvre d’art dans les dessins de TIM est une stratégie de représentation qui lui permet d’évoquer une situation politique à travers une composition qui existe déjà dans la culture collective. TIM tire partie de la superposition de la narration que contient l’œuvre d’art à l’actualité. Le référent évoqué est porteur de sens, il apporte des informations supplémentaires au lecteur.

Enfin, la représentation de l’actualité d’après les canons d’un chef d’œuvre l’élève à un niveau de narration supérieur, épique lorsque le sujet détourné appartient à l’histoire. L’association d’un chef d’œuvre de l’histoire de l’art à l’actualité fait entrer l’événement dans l’histoire. Ce procédé rappelle la définition de la modernité formulée par Baudelaire un siècle plus tôt : « La modernité c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable »[8]. L’association que TIM fait entre l’actualité politique et la référence graphique est donc une astuce qui élève la caricature au rang de dessin d’histoire.

Malraux

Figure 8. La mort d’André Malraux, tampon Express, 25 novembre 1976 .D’après  Goya, BnF Est B-1000 Fol.

En conclusion, ce procédé permet de faire le pont entre le grand art des cimaises et les petits maîtres des journaux. Si la citation satirique confronte les dessinateurs-éditorialistes de la presse aux œuvres d’art universelles, les maîtres du pastiche font œuvre de caricaturiste lorsqu’ils s’adonnent à l’exercice du pastiche :

« Le second terme de l’histoire de la caricature a été atteint par Picasso, pour qui la création se confond avec l’universelle et permanente déformation d’elle-même. Il y a des caricatures chez Picasso, précisément dans la mesure où il se remémore l’art classique : dans la série abondante du Peintre et son modèle par exemple, dans ses parodies, dans ses grimaces. » [9]

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Figure 9 - Picasso, Le peintre et son modèle, 1970. Crayons de couleur sur carton ocre.

Pour aller plus loin sur la question du pastiche et de la parodie dans le dessin de presse

Trois catalogues généralistes dédiés au dessin de presse évoquent ces pratiques. Celui de Michel Melot, organisé de manière thématique y consacre une partie intitulée « Pastiche et parodie », et également celui de Bertrand Tillier « registres parodiques ». Le catalogue de Laurent Baridon et Martial Guédron, organisé de manière thématique aborde ces questions aussi bien pour le XIXe siècle que pour le XXe siècle.

D’autres ouvrages plus spécialisés sont consacrés à la thématique du pastiche dans le dessin de presse. Le numéro 3 de la revue Ridiculosa édité par l’EIRIS est consacré au thème « Pastiches et parodies de tableaux de maîtres » (192 pages)[10]. On remarque également la démarche originale du galeriste Daniel Delamare, un marchand de copies de tableau peintes, qui a commandé des pastiches à des caricaturistes dans le cadre de son exposition « traits d’humour (sur toiles de maîtres) » à laquelle TIM a participée.

- MELOT, Michel, L’œil qui rit : le pouvoir comique des images, Paris, Bibliothèque des arts, 1975, p. 104 à 110

- TILLIER, Bertrand, A la Charge ! La caricature en France de 1789 à 2000, Paris, Les Editions de l’amateur, 2005, p 208 à 222

- BARIDON, Laurent et GUEDRON, Martial, L'art et l'histoire de la caricature, Paris, Citadelles & Mazenod, 2006, p. 151 et 152 etp. 249

- « Pastiches et tableaux de maîtres », Ridiculosa n° 3, Brest, EIRIS-UBO, 1996

- CAVANNA et DELAMARE, Daniel, Traits d’humour (sur les toiles de maîtres), Paris, Denöel, 1990

 


[1] CUZIN, Jean-pierre, « Au Louvre d’après les maîtres », dans Copier créer : de Turner à Picasso, 300 œuvres inspirées par les maîtres du Louvre, Paris, Réunions des musées nationaux, 1993, p. 28

[2] M. MELOT, L’œil qui rit, op.cit., p. 89

[3] DELIGNE, Alain, « TIM », dans De Gaulle à Mitterrand- 30 ans de dessin d’actualité en France, Paris, collection des publication de la BDIC, 1989, p. 194

[4] BnF Est B-1000 Fol, Dessins originaux

[5] COLODIET, Stanislas, « TIM (Louis Mitelberg, 1919- 2002) regard sur le pastiche », mémoire de recherche sous la direction d’Emmanuel Pernoud, soutenance, juin 2013

[6] MONCELET, Christian, « L’Angélus de Millet » dans « Pastiches et tableaux de maîtres », Ridiculosa n° 3, Brest, EIRIS-UBO, 1996, p. 15

[7] BnF, Est, B- 1000 8 (5), Pet Fo, carnet février- mars 1970

[8] C. BAUDELAIRE, op.cit., p. 518

[9] M. MELOT, L’œil qui rit, op.cit., p. 36

[10] « Pastiches et tableaux de maîtres », Ridiculosa n° 3, Brest, EIRIS-UBO, 1996

 

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